http://www.eurasie.net

Accueil Agenda culturel Articles- reportages Recettes Glossaire Le Club
Quoi de neuf ?
Eurasie > articles > interviews

interviews

Entretien avec Marie Holzman



Marie Holzman

La sinologue Marie Holzman durant la Conférence des démocrates d'Asie le 12 décembre 1998. Photo © Olivier Aubert

 

La longue marche des démocrates chinois

Présidente de l'association Solidarité Chine, sinologue, auteur et enseignante à l'université Paris VII, Marie Holzman participe activement aux tâches du collectif Tian An Men, organisateur des célébrations du 10e anniversaire des massacres. Une occasion pour faire le point avec elle sur les démocrates en Chine.


Eurasie : Quelle est la situation des démocrates en Chine ?

Marie Holzman : Définissons d'abord les types de démocrates. Il en existe deux sortes : ceux qui sont au sein du Parti Communiste Chinois (PCC) et ceux qui n'y sont pas. On sent au cœur du système une prise de conscience des problèmes chinois. Attitude d'autant plus logique que la situation de la société chinoise est très préoccupante (importance de la crise économique, un chômage qui se chiffre en dizaines de millions, etc). Des dirigeants se rendent compte qu'il y a des problèmes de fond, de structure, qui nécessitent des réformes dont l'introduction d'un système démocratique et le respect des droits de l'homme. Actuellement le PCC est au-dessus des lois donc les problèmes ne peuvent être résolus. Les cadres en «Â crise de conscience » ne veulent évidemment pas scier la branche sur laquelle ils sont assis ! Mais ils constatent l'absence d'alternance politique et le besoin impérieux de ce qu'ils nomment «Â l'évolution pacifique ».


Et les démocrates hors du PCC ?

Ils sont tous en prison... D'autres formes de contestation du totalitarisme voient cependant le jour. Des ouvriers cherchent ainsi à s'organiser hors du PCC en créant des syndicats autonomes sur lesquels le PCC «Â tire à vue ». Il craint un Solidarnosc à la chinoise. N'ayant pas d'aspirations démocratiques directes, les mouvements religieux font aussi peur au Parti. L'émergence récente de sectes - comme le Falun Gong avec ses 70 millions d'adeptes - inquiète le pouvoir. Même si aucune secte n'a jamais rien donné de concluant dans l'histoire de Chine.


Quelles sont les cibles privilégiées du pouvoir ?

Le gouvernement vise surtout les leaders des mouvements démocratiques, donc quelques dizaines de personnes. Plus nombreux sont les gens qui ont eu un comportement démocratique et sont punis pour cela. Ainsi Li Hai a été condamné en 1996 à 9 ans de prison pour avoir communiqué une liste de prisonniers ayant participé au mouvement de Tian An Men. Ou encore Cheng Meng, condamné à 12 ans, pour avoir publié une liste noire des démocrates indésirables.


En tant que membre du collectif Tian An Men, pensez-vous que le rappel des massacres influe sur les décisions des gouvernements chinois et français ?

Notre action n'influe pas directement sur les gouvernements. Pourtant une question se pose : pourquoi les régimes autoritaires réagissent très mal à ce type d'actions ? Simplement parce qu'ils détestent ça. N'est-ce pas une preuve de l'utilité de notre action ? En alertant l'opinion publique, on oblige le gouvernement à tenir compte de notre point de vue et à en parler aux autres gouvernements. Nos actions ont donc un impact indirect sur le gouvernement français. Si les gens qui critiquent ne sont pas toujours les mêmes, mais que se constitue un collectif, l'impact est d'autant plus fort sur le gouvernement français. Il a la possibilité de l'utiliser dans le cadre d'une évolution démocratique. Le gouvernement pense les choses comme nous mais ne les dit pas aussi directement. Et puis, si nous n'occupons pas l'espace de parole sur Tian An Men, les dirigeants chinois l'occuperont... Si les démocraties n'apportent pas de soutien aux Chinois qui subissent l'autoritarisme, alors pourquoi nous proclamer démocrates ?


Vous faîtes partie de l'association Solidarité Chine. Pouvez-vous nous rappeler votre action ?

Solidarité Chine a été créée littéralement au lendemain des massacres de Tian An Men. La première présidente de l'association fut Elisabeth Badinter. Un an plus tard, je l'ai remplacée à cette fonction. L'essentiel de notre action ? Soutenir les efforts de Ding Zilin, la mère d'une des jeunes victimes de Tian An Men, qui tente d'identifier toutes les victimes du massacre et de mettre en contact leurs familles. Inutile de dire que le gouvernement chinois ne la voit pas d'un bon œil !
De manière ponctuelle, nous soutenons aussi les familles de prisonniers politiques et apportons notre aide à des réfugiés politiques en France. Nous envoyons de l'argent en Chine quand on peut et où on peut. Les donateurs viennent en majorité de Hong Kong, puis de mécènes français. Et parfois même, l'argent vient de patrons chinois de Chine populaire !


Quelle est la place des dissidents ou des contestataires dans la société chinoise ?

Pour vous l'expliquer, j'utiliserai une métaphore. Au Ve siècle avant J.C, le poète Qu Yuan, auteur des Elegies, osa dire la vérité à l'Empereur et fut donc exilé dans la province du Hunan. Son exil le poussa à se suicider par noyade. Depuis, les Chinois se réunissent chaque année et jettent des gâteaux dans la rivière du noyé pour que les poissons ne le mangent pas. Cela résume bien l'attitude des Chinois vis-à-vis du pouvoir. Ils ne contestent pas, ils sont désespérés parce que l'empereur, ou aujourd'hui les dirigeants du Parti, les rejettent. Seuls Wei Jingsheng et quelques autres osent critiquer directement. Ils ne sont pas révolutionnaires mais seulement réformistes. Un Mao Ze Dong est une anomalie car c'est un vrai révolutionnaire. Les dissidents sont trop souvent larmoyants.


Vous avez activement travaillé à faire connaître le sort du dissident Wei Jingsheng et œuvré à sa libération. Quelle est maintenant son action hors de Chine ?

Son action se place dans le mouvement. Il occupe l'espace que les autres dissidents devraient occuper. Il s'adresse aux dirigeants des pays occidentaux pour tenter de les sensibiliser au besoin de démocratie en Chine. Seul reproche, il dit parfois des choses excessives qui peuvent nuire à sa crédibilité.


Vous organisez pour le 10e anniversaire de Tian An Men un colloque sur la démocratie en Asie à partir des événements de 1989. Que comptez-vous retirer concrètement de ces discussions ? Des propositions en direction des gouvernements ?

Oui, des propositions. Le 12 décembre 1998 s'est tenue une conférence d'où a été retirée une charte des démocrates d'Asie. Elle mettait l'accent sur un besoin d'union entre tous ces démocrates. Notre prochaine étape ? Encourager la mise en place d'une politique européenne contre l'attitude des pays totalitaires. Un projet me tient également à cœur : la création d'une fondation européenne. Son but ? Aider les démocrates d'Asie par des moyens financiers et autres à la promotion de la démocratie et tout ce qui s'ensuit. Attention : cette fondation fonctionnerait avec des fonds européens et non nationaux. Cette idée n'est pas une chimère sortie de mon esprit, elle se base sur le modèle américain de la National Endowment for Democracy (NED).


Vous avez suivi les contestataires chinois depuis le printemps de Pékin en 1978. Quelles évolutions avez-vous constaté dans leur discours et dans l'attitude vis-à-vis d'eux ?

C'est surtout l'attitude de la population à leur égard qui a changé. En 1979, les soutenir était une chose impensable. Un dissident était immédiatement arrêté, la population assistait encore le pouvoir. Le poids de trente années de communisme ! Depuis 1989, les dissidents reçoivent le soutien actif de la population. La dissidence est entrée dans les mœurs. Même au sein du parti, on dit des choses impensables il y a 20 ans. C'est davantage le contexte national qui a changé. Du seul point de vue des dissidents, entre 1979 et 1989, on a observé une régression. En 1979, le discours était très élaboré. En 1989, les contestataires voulaient seulement parler aux dirigeants et la liberté d'expression.


Au Tibet, au Xinjiang et en Mongolie les minorités ethniques sont emprisonnées, assassinées, acculturées. Leur combat contre l'oppression du gouvernement chinois peut-il être mené au côté des dissidents ou est-ce un mélange des genres ?

Au contraire, c'est une nécessité. Quand les grands dissidents chinois ont quitté la Chine en 1989, ils eurent des discussions avec les Tibétains : ils jouaient les grands frères tout comme le gouvernement adoptait une attitude paternaliste vis-à-vis des minorités. En dix ans, leur attitude a évolué très nettement. En effet, les vrais grands frères sont les Tibétains, bien mieux organisés, et ce, depuis des années. Les dissidents chinois sont donc revenus vers eux. Aujourd'hui c'est le mouvement des coordinations qui prédomine : dissidents chinois, Tibétains, Ouïgours, Mongols. On n'aura rien en restant dispersé. À travers les alliances, il est possible de surmonter les dissensions. Cela me rend optimiste. C'est une maturation. N'oublions pas que l'apprentissage du pluralisme est difficile pour ceux qui sortent des pays communistes.

Propos recueillis par
Emmanuel Deslouis



Ouvrages de Marie Holzman :

  • Pékin et ses environs, Arthaud, 1986.
  • Chinois de Paris, Seghers, 1989.
  • Chine, Arthaud, 1993.
  • Comment Lu Dongbin devint immortel, Gallimard Jeunesse, 1995.
  • Chine : on ne bâillonne pas la lumière de Marie Holzman et Noël Mamère, Ramsay, 1997.
  • Lin Xiling l'indomptable, Bayard éditions/Centurion, 1998.

Cliquez-ici


Cliquez-ici




sommaire de la rubrique

 
Cliquez-ici
Sommaire détaillé~Aide~Rechercher~Ours~Contactez-nous~Lettre d'information Haut de la page

Copyright © Asie Médiahttp://www.eurasie.net