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Entretien avec Alain Lebas, journaliste

Itinéraire d’un roi de l’opium

mardi 25 mars 2008 par Emmanuel Deslouis

Ancien correspondant pour le quotidien "Libération", Alain Lebas avait rencontré un baron de la drogue en Birmanie, Khun Sa. Il nous rappelle l’itinéraire de ce personnage dont la tête fut mise à prix par les Etats-Unis.

->Alain Lebas et Khun Sa

Eurasie : Khun Sa, surnommé « le roi de l’opium », est mort en octobre dernier, à l’âge de 73 ans. On le considérait comme l’un des plus importants barons de la drogue au monde. Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?

Alain Lebas : A l’occasion de sa reddition en 1996. Il avait décidé de quitter son fief dans la vallée de Ho Mong. Située dans l’état Shan, la région est de la Birmanie. Et il avait quitté sa milice de 20 000 hommes pour se rendre à la junte birmane au pouvoir. Je l’ai rencontré lors de ses dernières heures de trafiquant, avant qu’il ne se lance dans une nouvelle vie.

Eurasie : Il s’était donc racheté ? Il avait vraiment l’intention de changer de vie ?

Alain Lebas : Ça, c’est qu’il voulait montrer en façade. En réalité, ses « affaires » ne prenaient plus le cours qu’il voulait.

Eurasie : C’est-à-dire ?

Alain Lebas : Ses propres lieutenants le lâchaient les uns après les autres. Il était sur le point d’être destitué par ses propres hommes. Durant toute sa vie, il a lutté pour conserver le pouvoir dans la jungle birmane. Au sein de son ethnie et face aux militaires birmans au pouvoir.

Eurasie : Ce n’était pas un Birman ?

Alain Lebas : Eh non. Il était métisse : de père chinois et de mère shan, une ethnie de Birmanie. D’ailleurs son nom de naissance est Zhang Qifu. On ne peut plus chinois, non ?

Eurasie : D’où vient donc Khun Sa ?

Alain Lebas : Un nom qui signifie « Prince prospère » en langue shan. Il l’a adopté quand il s’est lancé dans le trafic d’opium à 16 ans.

Eurasie : A seize ans !

Alain Lebas : Oui, ce jeune homme, élevé par son grand-père, forme une bande armée d’une centaine d’hommes. Ils vont vendre de l’opium, car la fleur de pavot pousse sur les montagnes de la région Shan. Il va s’associer aux nationalistes chinois du Guomindang pour ce premier trafic.

Eurasie : Que font les nationalistes en Birmanie ?

Alain Lebas : Ils se sont repliés sur ce pays après la victoire des communistes chinois en 1949. Ceux-ci collaborent avec la milice de Khun Sa jusqu’en 1967. Le jeune Shan se sent pousser des ailes, car sa milice a grossi : près de 800 hommes ! Il ne collabore plus avec le gouvernement birman comme il le faisait avant... il prend le contrôle de régions Shan et Wa. Mais il commet alors une erreur...

Eurasie : Laquelle ?

Alain Lebas : Il essaye de s’affranchir de ses « partenaires » commerciaux, les soldats du Guomindang. Il organise une caravane de 16 tonnes d’opium pour la vendre à un général laotien. Ce qui n’est pas du goût des Chinois ! Ils vont l’intercepter, et à l’issue du combat, Khun Sa perdra sa cargaison mais y gagnera une renommée de seigneur de la guerre.

Eurasie : Va t-il profiter longtemps de cette notoriété nouvelle ?

Alain Lebas : Pas dans l’immédiat. Il est en effet capturé par l’armée birmane en 1969, et restera emprisonné à Mandalay jusqu’en 1973.

Eurasie : Pourquoi les autorités birmanes ne le retiennent que quatre ans pour des trafics aussi énormes ?

Alain Lebas : Les hommes de main de Khun Sa leur forcent la main : ils kidnappent des médecins soviétiques et vont s’en servir de monnaie d’échange contre leur chef.

Eurasie : Que va-t-il faire à sa sortie ?

Alain Lebas : Reprendre le trafic d’opium ! Et renforcer son armée privée qu’il a rebaptisé la « Shan United Army » pour renforcer son côté « Je suis le leader des indépendantistes Shan ». Il se bat d’ailleurs pendant des années pour cette autonomie.

Eurasie : Sans être inquiété ?

Alain Lebas : Disons que l’homme est un mégalo. Il a même le culot de proposer en 1977 à un représentant du gouvernement américain un plan étalé sur 6 ans pour éradiquer la drogue !

Eurasie : Refusé, évidemment ?

Alain Lebas : Bien entendu. L’administration du président Jimmy Carter ne voulait pas jouer le jeu de Khun Sa. D’ailleurs, en 1982, elle fait appel à la police des frontières thaïlandaises pour le déloger de Ban Hintaek, au Nord de la Thaïlande, où il s’était établi depuis 1976.

Eurasie : Il s’est alors replié sur la Birmanie ?

Alain Lebas : Plus précisément, dans l’état Shan, où il n’a cesse d’étoffer ses forces au service de son trafic d’opium. A force d’alliances, son armée prend encore plus d’importance. Elle est rebaptisée "Shan State Army" puis "Mong Tai Army" qui sera forte de 20 000 hommes à la fin des années 1990 ! Vers 1985, il va établir son quartier général à Ho Mong, une ville face à Mae Hong Son. Tandis qu’il développe ses trafics, on l’inculpe...

Eurasie : En Birmanie ? En Thaïlande ?

Alain Lebas : Aux Etats-Unis. Un tribunal de New York l’inculpe d’avoir essayé d’exporter 1000 tonnes d’héroïne. Toujours aussi culotté, il avait proposé au gouvernement américain d’acheter toute sa production d’opium pour qu’il n’ait pas à la revendre sur le marché international !

Eurasie : Les Américains n’ont jamais relaché la pression ?

Alain Lebas : Non. Ils ont mis sa tête à prix deux millions de dollars et ont demandé au gouvernement birman qu’il soit extradé. En vain. Alors, les Etats-Unis ont maintenu la pression, notamment sur des personnalités thaïlandaises, ce qui eut pour effet de créer un bloquer les échanges entre l’état Shan et la frontière thaï.

Eurasie : Cela a dérangé Khun Sa ?

Alain Lebas : Pas énormément. Ce qui l’a affaibli, ce sont des divisions internes des forces Shan, conjuguées aux attaques de l’armée birmane et à des groupes de l’éthnie Wa. A 61 ans, le vieux trafiquant, le "Pablo Escobar du sud-est asiatique" a préféré négocier une reddition bidon auprès des autorités birmanes.

Eurasie : Ainsi, il s’est mis à l’abri dans la capitale Rangoon ?

Alain Lebas : Oui, dans une demeure baptisée "la Maison Blanche". Les Américains ont du apprécier ! Quant à sa fortune, elle était gérée depuis Singapour par son fils. "L’honnête homme d’affaires" a donc passé les dix dernières années de sa vie dans une grande tranquillité. En effet, il a fait bénéficié de ses réseaux, de son argent et de son carnet d’adresses les généraux au pouvoir.

Eurasie : La junte birmane a donc révélé son vrai visage en prenant soin de Khun Sa et en utilisant son entregent chez les trafiquants ?

Alain Lebas : C’est cela. Après sa mise à la retraite, les projecteurs internationaux se braquent d’autant plus facilement sur l’état narcotrafiquant que constitue la junte militaire.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


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