Entretien avec Béatrice André-Salvini, chef du département des Antiquités orientales au musée du Louvre
lundi 19 mai 2008 par Emmanuel Deslouis

<— Statuette du démon Pazuzu © Photo RMN / DR
Eurasie : pourriez-vous nous situer l’emplacement de l’antique ville de Babylone ?
Béatrice André-Salvini : En Irak, au cœur de l’ancienne Mésopotamie, à 90 km de la moderne Bagdad.
Eurasie : Quels vestiges peut-on encore voir ?
Béatrice André-Salvini : Les vestiges des palais de Nabuchodonosor II, de la porte d’Ishtar et les fondations de la tour à étages. Actuellement, une base militaire, polonaise et américaine est installée sur les lieux. Ceci dit, elle ne couvre qu’une partie puisque le site est immense, entre 900 et 1000 ha, plus grand que le Paris de Napoléon III !
Eurasie : Quand eurent lieu les premières fouilles ?
Béatrice André-Salvini : Fin XIXe siècle, de 1899 jusqu’à 1917 par une équipe de fouilles allemande.
Eurasie : A quels problèmes sont confrontés les archéologues ?
Béatrice André-Salvini : Les ruines sont profondes et la nappe phréatique très haute. Ainsi les strates anciennes, de l’époque d’Hammourabi, n’ont pu être atteintes que rarement à cause de l’eau. Aujourd’hui, on pourrait prospecter par d’autres moyens, comme la localisation géomagnétique. D’ailleurs, il y a un projet italien en ce sens. Mais tant que la guerre durera, il sera reporté.
Eurasie : Que représente Babylone pour les Irakiens ?
Béatrice André-Salvini : C’est un site emblématique. Leur capitale culturelle. Le code d’Hammourabi est le symbole de l’antiquité orientale. Vers 1500 avant notre ère, dans tout le proche-orient, le babylonien était la lingua franca. Pour les Irakiens, Babylone est la grandeur de leur histoire.
Eurasie : Quelles grandes époques de Babylone doit-on retenir ?
Béatrice André-Salvini : D’abord celle du règne d’Hammourabi au 18e siècle avant J.C. Il n’est pas le premier roi mais le fondateur de la grande Babylone. Il en a fait une grande capitale politique, culturelle et spirituelle. Même quand elle a ensuite perdu sa puissance politique, elle a conservé son aura spirituelle. La seconde grande époque est celle de Nabuchodonosor II, au 6e siècle avant J.C. Connu pour avoir détruit Jérusalem et déporté les Hébreux, mais aussi connu pour avoir fait de Babylone une ville somptueuse. D’ailleurs, toutes les références ultérieures, dans la Bible puis dans les textes grecs et latins, se réfèrent à Nabuchodonosor, qui lui-même s’inspira d’Hammourabi.
Eurasie : Quels sont les plus anciens vestiges que l’on ait découvert ?
Béatrice André-Salvini : Comme je vous l’ai expliqué, les plus anciens ne peuvent être atteints à cause de la nappe phréatique. Mais on possède des listes royales qui remontent avant et après le Déluge. La plus ancienne inscription qui mentionne Babylone remonte à 2500 ans avant J.C.
Eurasie : Pourquoi Babylone est-elle devenue pour les Chrétiens synonyme de décadence ?
Béatrice André-Salvini : Cela remonte aux sources bibliques, contemporaine de Babylone. Et aux événements qui en sont à l’origine : la déportation des Hébreux et la destruction du temple de Jérusalem en 586 et 587 avant J.C. Une partie de la Bible a été écrite à Babylone. Des termes de la Bible sont ceux de Nabuchodonosor, repris par les Hébreux (comme par exemple la tour qui atteint le ciel). Il y a la notion d’orgueil de Babylone à cause de la hauteur de ses bâtiments. Il y aussi le thème de la confusion des langues puisque plusieurs peuples y vivaient et parlaient des langues différentes.
Eurasie : Qu’est-ce que la Bible retient de Nabuchodonosor ?
Béatrice André-Salvini : Il devient l’archétype du roi maudit. Une malédiction qui touche tous ceux qui s’attaquent à Jérusalem. En 70, Titus va détruire le temple de Jérusalem, du coup Rome devient la nouvelle Babylone. Dans « l’Apocalypse », les premiers chrétiens sont persécutés par Rome, « la nouvelle Babylone ».
Eurasie : Comment les Grecs la considèrent ?
Béatrice André-Salvini : La tradition grecque qui commence avec Hérodote voit Babylone comme une merveille du monde. Ensuite, pour Saint Augustin, Babylone est la ville terrestre en opposition à Jérusalem, la ville céleste. Dès l’ère chrétienne, Babylone c’est Rome, c’est l’archétype de la ville maudite.
Eurasie : Comment la voit-on à la fin du XVIIIe siècle ?
Béatrice André-Salvini : Comme la ville des grandes constructions. D’ailleurs, cette période marque la fin des représentations de la tour de Babel, telle le tableau de Boullée. Pour lui, la tour de Babel fut la dernière construction où les hommes étaient unis. Vers 1850, on commence à fouiller en Mésopotamie, en Assyrie, vers Mossoul. Des savants se posent la question de l’existence de la tour de Babel. On redécouvre aussi les grands monuments perses. Puis, fin XIXe siècle, Babylone ressurgit permettant de confronter le mythe et la réalité.
Eurasie : L’exposition au Louvres réunit des pièces de différents musées. Quels sont ceux qui possèdent les plus belles collections babyloniennes ?
Béatrice André-Salvini : Pour la période de Nabuchodonosor II, c’est le musée de Berlin, car les Allemands ont été les premiers à fouiller.
Pour la civilisation babylonienne plus ancienne, nous avons énormément de pièces au Louvre. Qui viennent notamment de Suse en Iran.
En effet, les grands monuments babyloniens anciens ont été pillés au XIIe siècle avant J.C. par les Elamites puis exposés en Iran comme monuments. Enfin, le troisième grand musée qui possède des pièces babyloniennes est le British Museum.
Propos recueillis par Emmanuel Deslouis
La reine de la nuit © The Trustees of the British Museum—>
Emmanuel Deslouis
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