Entretien avec Christophe Hisquin, compositeur et interprète
samedi 12 avril 2008 par Emmanuel Deslouis

>Crédit photo : Song Xiaohui
Eurasie : Quand avez-vous « rencontré » la langue chinoise ?
Christophe Hisquin : Vers l’âge de 12 ans. Il y avait beaucoup d’échanges franco-chinois à Lyon, la ville où j’ai grandi. Au collège, on avait la possibilité de choisir le chinois en première langue vivante.
Eurasie : Vous l’avez choisi par goût ?
Christophe Hisquin : En réalité, je ne voulais pas faire comme tout le monde ! Un après-midi, j’ai assisté à une démonstration d’arts martiaux. J’y ai vu un ado qui pratiquait le kung fu. Cela m’a marqué. A l’époque, les films de Bruce Lee étaient très populaires. J’ai donc opté pour le chinois, et le gamin s’est d’ailleurs retrouvé dans ma classe !
Eurasie : Vous avez tout de suite accroché ?
Christophe Hisquin : Non. Au début, je n’étais pas sûr de vouloir continuer à étudier cette langue parce que ce n’était pas facile. Mais j’ai tenu : on était 30 élèves en classe de chinois en 6e et plus que 4 en terminale !
Eurasie : Une ténacité récompensée ?
Christophe Hisquin : Oui. L’année avant le bac par un voyage à Pékin. C’était étonnant, car nous n’avions presque jamais parlé avec de « vrais » Chinois, malgré les 7 ans d’étude de chinois ! Tout était resté très théorique, abstrait. Là-bas, on était dans le concret, le pratique. Nous sommes partis en Chine avec l’association de Mr Bellassen, spécialiste du chinois. Il savait que je faisais de la musique : il nous a fait rencontrer la star du rock chinois, Cui Jian, dont les chansons revenaient sur les lèvres des manifestants de Tian an men en 1989. Cette rencontre a été marquante pour moi.
Eurasie : Après le bac, qu’avez-vous décidé ?
Christophe Hisquin : De continuer le chinois tout en étudiant le commerce international. Pour ma maîtrise, j’ai voulu aller valider mon travail par un séjour à Shanghaï, ville que je ne connaissais pas. A tout hasard, j’ai emmené un CD de mes chansons. En 2000, j’ai rencontré un photographe chinois qui recherchait des étrangers parlant chinois. Par son entremise, j’ai pu obtenir des contacts : faire des concerts et travailler dans le milieu du cinéma.
Eurasie : Vous faisiez cela sérieusement ?
Christophe Hisquin : Pas vraiment. J’ai réalisé un CD avec quatre titres surtout pour m’amuser. Puis j’ai passé un concours de chant en Chine : je me suis amusé à traduire les paroles de mes chansons en chinois. Et j’ai remporté le concours !
Eurasie : Vous avez abandonné les études ?
Christophe Hisquin : Non. J’ai continué en faisant un DEA sur le monde du rock en Chine. Puis une thèse sur l’industrie du disque en Chine au début du XXIe siècle. J’ai été très encouragé par Mr Gregory B. Lee. Des études qui me permettaient de concilier musique et Chine.
Eurasie : Donc de retour en Chine ?
Christophe Hisquin : Oui ! Je suis parti grâce à une bourse de thèse. J’ai fait le tour des maisons de disques pour comprendre le fonctionnement de cette industrie. Ca m’a pris du temps mais j’ai réussi à me constituer un bon carnet d’adresses. J’avais aussi emmené un CD avec onze titres. En 2006, j’ai réalisé un autre CD mais cette fois de manière professionnelle, puis j’ai démarché les radios, les éditeurs…
Eurasie : Avec succès ?
Christophe Hisquin : Au bout du compte, j’ai fini par m’entendre avec un éditeur qui distribue surtout de la musique traditionnelle. Mais maintenant le CD est distribué partout !

>Crédit photo : Song Xiaohui
Eurasie : Vous avez cru en vous dès le début ?
Christophe Hisquin : A vrai dire, mon projet était au départ assez farfelu. Puis, au fur et à mesure, j’ai vu que je créais ma différence par rapport aux autres. Les étrangers occidentaux qui participent aux concours en Chine ne chantent que des chansons populaires chinoises. Moi, j’ai proposé autre chose : j’ai écrit des textes en chinois avec une vision française.
Eurasie : Que faîtes-vous à présent ?
Christophe Hisquin : J’anime en Chine des soirées événementielles trilingues : je passe du chinois au français et à l’anglais. Je prépare en parallèle un second album que je voudrais mieux réussi que le premier. Aujourd’hui, je connais mieux le regard des Chinois sur ma musique. Avant je pensais que je pouvais me projeter sur le devant de la scène. Maintenant je constate qu’il est plus intéressant d’être « l’exception culturelle ». Une exception même pour les alliances françaises qui ont dû créer une catégorie « chanteurs français en Chine » pour ranger mes CD dans leur bibliothèque !
Eurasie : Qu’avez-vous retenu de votre premier voyage en Chine ?
Christophe Hisquin : J’ai été frappé par la chaleur en arrivant à Pékin en 1995, par le bruit des grillons en été. Puis, lorsque j’ai suivi un cours en chinois, dès que j’ai ouvert la bouche, le professeur chinois m’a répliqué « ce n’est pas comme ça que cela se prononce ». Cela m’a un peu refroidi. Puis petit à petit, j’ai réalisé que c’était un trésor de connaître cette langue. Nous avons aussi été en Mongolie intérieure : dans une yourte, j’ai vu à la TV un occidental qui parlait chinois. Cela me semblait une liberté formidable. Même venu de loin, on pouvait être intégré à la société par la langue. Cela avait un côté magique. Cela m’a motivé à continuer.
Eurasie : Combien de Français parlent chinois ?
Christophe Hisquin : Quand j’avais 12 ans, nous étions seulement mille personnes à parler chinois en France. Aujourd’hui, nous sommes dix milles !
Eurasie : Et en Chine ?
Christophe Hisquin : Je ne sais pas. Mais il y a peu d’étrangers qui apprennent le chinois pour leur travail. Ou bien, ils en apprennent des bribes. La plupart ne parlent pas un chinois courant comme le canadien Da shan, une superstar en Chine.
Eurasie : Ca rapporte d’être un étranger qui parle chinois ?
Christophe Hisquin : Oui, c’est un marché très lucratif. Être animateur d’événements rapporte pas mal d’argent. Les Chinois vont choisir un étranger par originalité ou par snobisme. Cela captive l’assistance. C’est un luxe !
Eurasie : Comment vous contacte t-on ?
Christophe Hisquin : Il existe un site web qui regroupe les artistes, musiciens, comédiens les plus connus de Chine. Il y a une dizaine d’étrangers dans la liste… dont je fais partie. C’est par ce biais qu’on me contacte. Maintenant il est plus facile de trouver un étranger qui parle bien chinois. Mais avant… Pour vous dire, j’ai été employé à pas mal de choses, comme jouer au théâtre devant 1000 personnes !
Eurasie : Vous n’avez joué qu’au théâtre ?
Christophe Hisquin : Aussi à la TV. Au début, j’ai fait de la figuration, puis j’ai joué des rôles importants. J’étais le Français de service, donc le romantique. La femme mariée chinoise quittait son mari pour moi, avant de revenir avec lui au final. Au début, c’était drôle puis on ne me proposait plus que ce type de rôles ! En parallèle, je faisais de la musique. Je me suis alors posé la question : est-ce que j’allais utiliser le chinois pour faire ce que j’aime ou me laisser « modeler » par le gouvernement pour diffuser SON image de l’occidental ? Celle d’un personnage méchant et immoral et un peu niais. J’ai refusé cela, car je suis un artiste. Et si ça ne plait pas, tant pis. J’ai été écarté de certaines émissions TV pour cela, mais au final cela était mieux. J’étais en accord avec moi-même.
Eurasie : Où vous êtes-vous installé ?
Christophe Hisquin : Je vis à Shanghaï dix mois par an. Je suis basé là-bas depuis quatre ans, mais je bouge beaucoup. C’est plus facile qu’à Pékin parce que c’est plus international. Plus ouvert aux nouveautés. Je connais plus de gens ici. Je fais beaucoup de radios où j’explique ma démarche.
Eurasie : Vous travaillez avec des artistes chinois ?
Christophe Hisquin : J’ai des difficultés à répéter des morceaux avec des Chinois juste pour le plaisir. S’il n’y a pas de tournées, ils ne voient pas l’intérêt de répéter. Donc je travaille beaucoup en acoustique.
Eurasie : Vous avez des projets avec des artistes chinois ?
Christophe Hisquin : Oui. En ce moment, je suis en contact avec une chanteuse d’opéra de Pékin, qui participera à mon prochain CD. Je vais d’abord la décrire puis elle chantera dans le style opéra. Au niveau artistique, c’est difficile de lui faire comprendre ce que je veux. Elle me dit « ça doit être difficile pour toi, car en Chine tout fonctionne sur le guanxi (les relations) ». Je lui réponds qu’en Chine je suis une star car je vais n’importe où, la Chine accueille à bras ouverts les étrangers qui parlent chinois.
Eurasie : J’ai l’impression que vous êtes un peu un OVNI en Chine ?
Christophe Hisquin : (rires) Effectivement, je ne rentre pas dans leurs catégories. J’ai refusé une façon de réussir en Chine, en copiant des chansons connues. Donc je suis un peu l’OVNI pour avoir refusé de faire ce qui marche. J’utilise certes l’image romantique des Français, entre autres, mais à ma manière. L’image d’un Français qui amène ses chansons et qui dit dans une grande mesure ce qu’il veut.
Eurasie : Vous ne voudriez pas ramener votre singularité en France ?
Christophe Hisquin : Si je fais un effort en Chine, j’obtiens un résultat. Si je fais cela en France, je n’ai qu’un demi-résultat. Quand je suis en Chine et que je parle de la France, cela intéresse.
Eurasie : Qu’attendez-vous de votre long séjour chinois ?
Christophe Hisquin : Je veux comprendre les mécanismes de la société chinoise. Cela passe souvent par ma musique. Quand j’ai fait des concerts dans les pubs de Shanghaï, je me retrouvais ensuite à discuter avec chinois et étrangers autour de nos différences respectives. J’aime avoir ce genre de conversations. D’ailleurs les relations avec les étrangers évoluent : les Chinois prennent davantage confiance en eux.
Eurasie : Pourriez-vous nous indiquer une différence d’appréciation ?
Christophe Hisquin : On m’a souvent dit en Chine que mes chansons ne se terminent pas, car il y a un « fade-out » à la fin, c’est-à-dire que le son baisse jusqu’au silence absolu. On fait ça en Occident parce qu’on a un besoin d’éternité. En Chine, il faut que la fin soit nette, sinon on a l’impression que le morceau n’est pas fini.
Propos recueillis par Emmanuel Deslouis
Emmanuel Deslouis
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