Entretien avec François Ponchaud, auteur de « Cambodge année zéro ».
jeudi 15 mars 2007 par Emmanuel Deslouis

Eurasie : Que vous inspire la création d’un tribunal pour juger les anciens chefs khmers rouges ?
François Ponchaud : C’est un fait éminemment politique, et utilisé comme tel par les différentes parties en présence, selon leurs intérêts politiques ou stratégiques du moment.
Eurasie : Pour comprendre ce tribunal, il faut revenir en 1979, après la défaite des khmers rouges.
François Ponchaud : Effectivement. Les Khmers rouges ont été jugés, les 15-19 juillet 1979, par les Vietnamiens et leurs alliés du monde soviétique, pour justifier leur "libération", puis l’« occupation » du pays. A cette époque, dans le cadre de la guerre froide, la Communauté internationale a préféré globalement soutenir les Khmers rouges contre l’hégémonisme soviétique, présent au Cambodge par Vietnamiens interposés, et refusé de reconnaître ce jugement des vainqueurs.
Eurasie : Quand l’idée d’un tribunal est parvenue jusqu’à vos oreilles ?
François Ponchaud : En août 1983. J’ai été abordé, à Washington, par David Hawk, ancien responsable d’Amnesty International aux Etats-Unis, qui me demandait, si éventuellement, j’accepterai de participer à un tribunal devant juger les ex-responsables Khmers rouges. Je lui ai répondu : "Pourquoi pas ? Je ne pose qu’une condition : que l’on juge en premier, Nixon (par contumace) et Kissinger. Depuis, aucune demande de la part des Etats-Unis…
Eurasie : Quelle était la position des Etats-Unis ?
François Ponchaud : Ils voulaient prendre leur revanche sur leur humiliante défaite en Asie du Sud-est. Animés du prurit des procès, ils ont, pendant plusieurs années, poussé le gouvernement cambodgien à établir un tribunal pour juger ces ex-responsables khmers rouges.
Eurasie : Et aujourd’hui ?
François Ponchaud : Depuis 2005, ils refusent toute participation financière au procès, estimant son organisation comme peu crédible…
Eurasie : Pour quelle raison ?
François Ponchaud : Ils ont actuellement d’autres intérêts commerciaux et stratégiques au Cambodge (construction d’une énorme ambassade à Phnom Penh, et, dit-on, projet d’une base navale en eaux profondes à Réam ). Ces champions des droits de l’Homme refusent l’installation de la CPI (Cour Pénale Internationale) et n’hésitent pas à soudoyer les petits pays, dont le Cambodge en 2003, lors de la visite de Collin Powell à Phnom Penh, pour qu’ils refusent leurs voix à l’établissement de cet organisme.
Eurasie : Pourtant le tribunal se tient aujourd’hui…
François Ponchaud : En 1996, les deux co-Premiers ministres cambodgiens, n’arrivant pas à vaincre militairement les Khmers rouges, les déclarèrent "hors la loi", puis demandèrent à l’ONU l’établissement d’un tribunal pour juger leurs chefs. Dans un réflexe traditionnel chez les Khmers, on demande aux Etrangers de faire le sale travail… Depuis que le 9 août 1996, Ieng Sary s’est rallié avec la moitié des troupes khmères rouges, les deux co-Premiers ministres de l’époque cessèrent de demander ce tribunal qui risquerait de les impliquer, eux aussi.
Eurasie : Comment Ieng Sary s’est rallié à Phnom Penh ?
François Ponchaud : En août 1996, le co-Premier ministre Hun Sen accorde l’amnistie à Ieng Sary et la promet aux chefs khmers rouges qui se rendraient aux forces gouvernementales. Il obtient que le roi Sihanouk, à son corps défendant, accorde également l’amnistie royale à Ieng Sary, responsable reconnu des massacres de son peuple.
Eurasie : Et les autres chefs khmers rouges ?
François Ponchaud : De la même façon, lorsque Nuon Chéa (responsable en haut lieu de la sinistre prison de Tuol Sleng) et Khieu Samphan, Président du Praesidium du KD (Kampuchéa Démocratique), puis ministre des Affaires Etrangères du GCKD (Gouvernement de Coalition du Kampuchéa Démocratique), sont livrés par la Thaïlande à l’armée cambodgienne, le 25 décembre 1998, il leur accorde l’amnistie : "Le moment n’est pas aux procès, mais à la réconciliation", dit-il, et accorde la province de Païlin aux Khmers rouges, comme Sihanouk avait donné celle de Siemréap au chef issarak Dap Chhouon, en 1956. C’est le mode traditionnel khmer de résolution des conflits armés. Beaucoup de gradés khmers rouges sont promus dans l’armée royale (Kaè Pauk, Kukhim, entre autres)…

Eurasie : De cette manière, le premier ministre Hun Sen a voulu étouffer l’affaire…
François Ponchaud : Il a agi en homme politique responsable : il a choisi la paix à la justice. Qui lui en ferait grief ?
Eurasie : Mais le tribunal est revenu sur le devant de la scène…
François Ponchaud : Sous la pression des Etats-Unis. Hun Sen a dû négocier la tenue d’un tribunal "international", puis à "caractère international" avec l’ONU, mais il est clair que le gouvernement cambodgien traîne les pieds dans les négociations et ne veut pas d’un tel tribunal.
Eurasie : pourquoi ?
François Ponchaud : Trop de ses membres sont d’anciens khmers rouges : des gens pourraient demander : qu’a fait Hun Sen en 1973 à Kompong Cham ? Comment agissait Chéa Sim, chef de district de Krek ? Est-ce que Heng Samrin n’a jamais tué de civils vietnamiens innocents avant 1978 ? Kéat Chhon, qui a adhéré au parti en 1974, est-il aussi net qu’il le dit ? Le rôle de Hor Nam Hong au camp de Boeung Trabek n’est pas clair… Le refus du gouvernement de payer sa quote-part à l’établissement du tribunal est significatif. On a l’impression qu’il attend la mort des intéressés : Pol Pot, Kaè Pok et Ta Mok sont morts, Nuon Chéa et Ieng Sary sont âgés pour des Cambodgiens, et en mauvaise santé
Eurasie : Les Cambodgiens n’obtiendront jamais justice ?
François Ponchaud : Que cela soit bien clair, tout ce qu’ont fait les Khmers rouges mérite une condamnation ferme et sans réserve, ils sont impardonnables, quels que soient les argument avancés pour les défendre : déportation de la population des villes, abandon des citadins à la mort certaine dans les forêts, travaux forcés généralisés, nombreux assassinats (200.000 durant la seule année 1978, certainement plus nombreux encore si l’armée vietnamienne n’était pas intervenue, assassinat d’une grande partie de la population de Phnom Penh en 1978… Un innocent tué est un crime, que dire de la mort de près du quart de la population !… Ce qui est le plus révoltant est leur tentative démentielle et cynique de transformer l’âme khmère et sa culture. Il a fallu un cerveau pour planifier cette refonte méthodique des cerveaux. Elle n’a pas été laissée à l’empirisme, à la brutalité et à l’idiotie des petits chefs locaux.
Eurasie : Qui était derrière cela : Pol Pot ?
François Ponchaud : Pol Pot n’était pas assez intelligent pour planifier un tel lavage de cerveaux et la dépersonnalisation des victimes. Qui est l’idéologue khmer rouge ? Chhum Mum ? L’assassinat a été érigé en loi : "Il vaut mieux tuer un innocent que de maintenir en vie un coupable", "A (le ou les) garder en vie, nul profit, à (le ou les) tuer, nulle perte", sont des slogans diffusés officiellement à la radio. Les gens habitant hors des zones tenues par les khmers rouges avant le 17 avril 1975 n’avaient aucun droit.
Eurasie : Donc le tribunal est nécessaire ?
François Ponchaud : Oui, mais pas sous sa forme actuelle, qui me semble ne devoir procéder qu’à une parodie de justice. Le gouvernement garde la haute main sur ce tribunal, qui ne fera qu’édicter sa position politique. Le choix des juges cambodgiens s’est fait en toute opacité, en faveur de seuls membres du PPC. Le gouvernement a eu le dernier mot sur le choix des juges internationaux et a eu le souci de tout verrouiller pour rester le maître de la situation. Si la Communauté internationale désire un jugement équitable, tous les acteurs du drame devraient passer en justice : il est trop facile aux vainqueurs de s’attaquer à des ennemis vaincus, qui n’ont plus la possibilité de réagir.
Eurasie : A quels acteurs pensez-vous ?
François Ponchaud : D’abord aux Etats-Unis qui ont plongé le pays dans la guerre en 1970. S’ils n’ont pas directement participé à la destitution de Sihanouk, le 18 mars 1970, ils ont favorisé le climat anti-Sihanouk, puis soutenu le régime corrompu de Lon Nol d’une manière éhontée. John Gunther Dean, dernier ambassadeur des Etats-Unis auprès de la République khmère jusqu’en 1975, le déplorait amèrement, les larmes dans les yeux, lors d’une émission télévisée : "Plus les régimes sont corrompus, mieux nous pouvons les manœuvrer", était un principe de la politique officielle américaine.
Eurasie : Ils sont intervenus mai-juin 1970, aux côtés des soldats sud-vietnamiens…
François Ponchaud : Oui, dans le but de s’emparer du quartier général vietcông. Cela a été une catastrophe politique et humaine : ils (au moins les Sud-Vietnamiens) ont volé, violé, tout détruit sur 40 km de profondeur au Cambodge, ne laissant au paysans que le choix d’aller gonfler les rangs des Khmers rouges, honnêtes et respectant le peuple, à cette époque du moins.
La conduite de la guerre par Lon Nol, soutenu par l’aviation et les experts américains a été une autre catastrophe pour le Cambodge. Kissinger, instigateur de la politique de bombardements au Cambodge et piètre prix Nobel de la paix, a fait déverser 539.000 tonnes de bombes sur ce petit pays qui n’avait rien fait aux Etats-Unis, dont plus de 257.000 du 6 février au 15 août 1973 à minuit, à la suite à une erreur d’analyse politique : il craignait que le Cambodge ne devienne une base arrière pour les Vietcôngs qui auraient ainsi menacé le retrait du corps expéditionnaire américain du Sud-Vietnam.
Eurasie : Y-a-t-il eu des critiques du côté américain ?
François Ponchaud : Le 18 avril 1978, le pasteur baptiste Jimmy Carter envoyait un télégramme de félicitations aux organisateurs d’un hearing à Oslo, traitant les Khmers rouges de "plus grands violateurs des droits de l’homme de l’humanité". Mais ce même Carter, en janvier 1979, ré-armait les Khmers rouges contre l’hégémonisme soviétique présent par Vietnamiens interposés au Cambodge… Suivis en cela par les SAS de Grande Bretagne.
Eurasie : A part les Etats-Unis, qui a eu un rôle dans le drame cambodgien ?
François Ponchaud : Les pays Occidentaux, spécialement la France, en obligeant les trois composantes de la résistance khmère à s’unir dans un Gouvernement de Coalition du Kampuchéa Démocratique (GCKD), à Kuala Lumpur, en juillet 1982. "Union contre nature", dira Sihanouk. Les bourreaux représenteront le peuple khmer jusqu’en 1989, au nom du principe juridique stipulant qu’on ne doit pas reconnaître un régime installé par l’étranger. On laissera ainsi mourir les Khmers de l’intérieur du Cambodge, en les laissant sous le pouvoir exclusif de l’armée vietnamienne d’occupation et en leur refusant toute aide humanitaire, pour ne soutenir que les 350.000 réfugiés en Thaïlande, représentant le véritable peuple khmer…

Eurasie : Avez-vous tenté d’intervenir pour mettre fin à cette situation ?
François Ponchaud : En 1980, à Bangkok, j’ai demandé à Michel Barnier, député de Savoie, d’intervenir auprès du gouvernement français pour qu’il reconnaisse le régime de Phnom Penh… La plupart des ONG internationales (même dans un premier temps l’Unicef et le CICR), le Vatican, beaucoup d’"âmes pieuses" sont tombées dans le panneau tendu par la Chine et les USA et ont aidé les Khmers rouges réfugiés en Thaïlande au camp de Sakéo, en 1979, "pauvres khmers victimes des Vietnamiens", alors qu’ils étaient en premier lieu victimes de l’Angkar !
Eurasie : Quels acteurs régionaux sont aussi impliqués ?
François Ponchaud : La Chine et la Thaïlande qui ont puissamment aidé les Khmers rouges, jusqu’en 1993, et même 1998. La Chine, d’abord pour des raisons idéologiques, puis, depuis la mort de Mao, pour des raisons géo-stratégiques, dans sa lutte contre l’hégémonisme soviétique. La Thaïlande, pour des raisons de sécurité, par peur du Vietnam, mais surtout par appât du profit le plus éhonté de la part des militaires, prêts à tous les trafics…
Eurasie : La mission APRONUC des Casques bleus n’a rien arrangé ?
François Ponchaud : L’APRONUC, qui avec un "per diem" de 150 $ pour le simple soldat, ce qui représentait, par jour, le salaire annuel d’un fonctionnaire khmer, a corrompu le Cambodge… sur tous les plans, économique, moral, social, et contribué à répandre le sida... Il convient de mener une réflexion sérieuse sur le fonctionnement et les dépenses du "machin". Les membres de l’APRONUC, chargés d’établir la démocratie au Cambodge, n’étaient pas recrutés parmi les pays les plus démocratiques… Le manque de volonté politique des responsables de l’ONU était effarant ! On pourrait interroger sur ce point le général Lorridon, limogé par ces autorités !
Eurasie : L’ONU ne rattrape même pas le lot ?
François Ponchaud : Les organismes internationaux de l’ONU dont les représentants jouissent de salaires mirobolants dépensent environ la moitié des aides internationales, ce qui donne des appétits, somme toute légitimes, à leurs homologues khmers. Que dire des juges internationaux qui logent au Royal (hôtel à 5 étoiles) ? Ose-t-on encore parler de justice ? Le roi-père Sihanouk répète à loisir qu’il serait préférable d’utiliser les millions de dollars que coûtera le procès pour des projets de développement au service des pauvres.
Eurasie : Quel discours tiennent les partisans du tribunal khmer rouge ?
François Ponchaud : Selon eux,limiter la durée d’examen à la période 1975-1979 est la seule façon de permettre la tenue de ce procès. Si l’on étendait cette durée, on le rendrait impossible… C’est vrai, mais de quelle justice parle-t-on ? Un principe élémentaire de justice veut que les causes sont importantes à connaître pour juger sérieusement les actes.
Eurasie : Juger les ex-dirigeants est-il suffisant ?
François Ponchaud : Comme le font remarquer souvent les victimes du drame cambodgien, il faudrait juger les petits chefs qui ont appliqué à leur façon les directives orales de l’Angkar. Ce sont souvent eux qui se sont montrés les plus cruels, souvent par bêtise ou par esprit de revanche. Or si l’on se met à juger ces petits chefs, on risque fort de relancer l’insécurité si chèrement acquise ! Actuellement, les bourreaux et les victimes cohabitent tant bieen que mal dans les villages. Un tel jugement risque de faire rouvrir des cicatrices mal fermées…
Eurasie : Venons-en au silence de la communauté internationale à propos des massacres par les khmers rouges. Qui est à blâmer ?
François Ponchaud : La gauche française qui, si elle a eu raison de manifester contre la guerre au Vietnam, s’est aveuglée totalement à partir de 1975, à cause d’à priori politiques.
Plus largement, les gouvernements européens et spécialement la France (qu’on ne dise pas que les autorités ne savaient pas ! Ou alors il faut supprimer tous les services de renseignements ! Le 8 octobre 1975, J’ai fait remettre, en mains propres, un état de la situation au Cambodge à Giscard d’Estaing, président de la République française, qui allait recevoir Sihanouk le lendemain, en route pour l’ONU... J’attends toujours un accusé de réception). Il fallait se ménager le grand marché chinois ! Un bon point, par contre, pour le Parti socialiste qui, s’il s’est trompé initialement, a enquêté sur la situation au Cambodge, avant et après 1981.
Eurasie : Et à part les politiques ?
François Ponchaud : Amnesty International (à qui j’ai fourni des dossiers, et dont les dirigeants sont venus me rencontrer à Paris en 1976), la Ligue des Droits de l’Homme (j’ai envoyé des dossiers à Mr Noguères, alors président), qui n’ont pas pris les choses au sérieux ! On peut essayer de comprendre les raison de ce silence en le replaçant dans le climat politique de fin de guerre froide ! Mais un peu de modestie pour juger les assassins dont on s’est rendu complices par le silence ! Steve Heder, actuellement le responsable de l’information auprès du tribunal, et excellent connaisseur du problème khmer rouge, les soutenait jusqu’en 1979, et était chargé de mission à Amnesty !
Eurasie : Le jugement des ex-responsables Khmers rouges aidera t-il les Cambodgiens à effectuer leur devoir de mémoire ?
François Ponchaud : C’est une perception très occidentale. En 2005, la municipalité de Phnom Penh a loué l’ossuaire de Choeung Aek, où sont rassemblé les ossements des cadres khmers rouges assassiné à Tuol Sleng, pour 30 ans à une société japonaise ! A en perdre son khmer ! Le musée du génocide de Tuol Sleng devait subir un sort semblable, mais, à la suite de pressions internationales, les autorités gouvernementales ont fait marche arrière. On parle de Tuol Sleng, la prison où ont été torturés près de 17.000 cadres khmers rouges, mais on ne parle presque jamais des quelques 250 centres de tortures où sont morts les paysans.
Eurasie : Ne faut-il pas juger, ne serait-ce que pour le principe ?
François Ponchaud : Plus de 60 % des Cambodgiens sont nés après le régime des Khmers rouges et ne s’en soucient que comme de l’histoire antédiluvienne !
Eurasie : Qui s’en soucie alors ?
François Ponchaud : Ce sont les Occidentaux qui, une fois de plus, s’intéressent à l’histoire du Cambodge et l’interprètent selon leurs critères propres. Laissons les Khmers responsables de leur histoire et de leur tribunal, y compris financièrement. Jusqu’où aller dans le "devoir d’ingérence", quand on est coupable de n’avoir rien fait pendant "trois ans huit mois et vingt jours". Devoir de bonne conscience ?
Eurasie : Que faire ?
François Ponchaud : Il convient de replacer le jugement, si jugement doit-y avoir, dans son contexte culturel. Si l’on ne peut que condamner les actions des Khmers rouges, il faut cependant tenter de comprendre, sans plaquer nos concepts occidentaux sur les réalités cambodgiennes.
Eurasie : Pouvez-vous nous donner des exemples ?
François Ponchaud : Oui, ils vous permettront de mesurer l’écart entre les mentalités européennes et cambodgiennes. Un chef de la police (du plus haut niveau), qui a passé 18 ans en France avant de prendre ses fonctions dans le deuxième Royaume du Cambodge, interprétait ainsi le passé récent : "Indra était en colère, à cause des péchés des Khmers. Il a envoyé les Khmers rouges pour faire le ménage, puis il a envoyé une divinité sévère pour les chasser, c’est Hun Sen. Maintenant qu’ils sont chassés, le génie Saravaoan qui le protège, et qui habite au Phnom Chiso, a cessé son rôle de protecteur". Hun Sen a modifié sa date de naissance pour être né un jour de pleine lune, car le mot "pleine lune" est très proche phonétiquement de "pleine puissance".
Eurasie : C’est déroutant…
François Ponchaud : Ecoutez cet autre exemple. Un moine moderniste, formé en France depuis 1973, disait, à un groupe de Français, en 1996, qu’il était inutile de vouloir juger les Khmers rouges, car c’étaient des ignorants, qui n’avaient pas compris la loi de l’enchaînement des causes et les effets, qu’ils étaient déjà jugés par la loi du Karma. "En voulant les juger, vos pensées sont mauvaises, car vous avez un esprit de vengeance dans le cœur". Même réflexion du moine Tep Vong, patriarche suprême de l’ordre Mohanikay. Un bouddhiste qui a perdu toute sa famille, dont l’avenir pourtant prometteur a été compromis par le le régime khmer rouge, affirme dans Cambodge Soir, en juillet 2006, qu’en tant que bouddhiste, il n’a pas d’esprit de vengeance. Une femme, catholique de surcroît, qui a perdu 8 enfants sur douze et dont le mari a été tué parce douanier, affirme le plus naturellement du monde , en 1980 : "Si je rencontre celui qui a tué mon mari et mes enfants, je ne lui en voudrai pas, c’était son karma, c’était mon karma".
Eurasie : D’où vient cette absence de désir de vengeance ?
François Ponchaud : La société khmère est une société où la notion de personne est absente : l’être humain n’est qu’un agrégat d’énergies, contingent, temporaire, sans sujet, la vie n’est qu’une période de purification. Les énergies vitales se chargent de positif ou de négatif, en fonction des actes posés, jusqu’à l’épuisement total du karma, au terme de plusieurs vies purificatrices. Partant de là, il n’y a pas de pardon : "C’est celui qui mange qui est rassasié", "Celui qui fait le bien, obtient le bien, Celui qui fait le mal, reçoit le mal". Il n’y pas de rééducation possible, car les mérites ou les démérites, suivent l’être humain comme son ombre. Il y a eu indiscutablement, une certaine connivence entre les bourreaux et les victimes.

Eurasie : Les khmers rouges y croyaient vraiment ?
François Ponchaud : Quelque temps avant sa mort, Kaè Pauk, adjoint de Ta Mok, boucher du Cambodge, était persuadé d’avoir bien agi, en permettant à ses victimes de vivre mieux dans une vie future… Jusqu’en 1977, on tuait dans les forêts, lieu de la régénération ; les cavernes et grottes, symbole de l’appareil féminin et origine de la vie, étaient souvent remplies de cadavres.
Eurasie : En définitive, comment s’organise traditionnellement le pouvoir au Cambodge ?
François Ponchaud : La société khmère est une société de type clanique : c’est un groupe de membres, alliés par les liens matrimoniaux ou des liens d’intérêts qui détiennent le pouvoir. Cela était vrai durant la période sihanoukiste, du temps des Khmers rouges, et encore beaucoup plus évident de nos jours : les gens de pouvoir, ministres, militaires, hommes d’affaires, marient leurs enfants entre eux. Celui qui a l’autorité, détient le pouvoir de vie et de mort sur ses subordonnés. Quand on demande pardon, on demande que le grand "ne soit pas en colère", ou que "je n’aie pas à craindre sa colère". Le grand a toujours raison, le petit a toujours tort. C’est une société basée sur la "clientèle". D’une façon générale, le Cambodgien a peur de celui qui détient l’autorité. Ce ne sont ni les idées politiques, ni les idées religieuses qui dirigent le peuple, mais avant tout les avantages matériels à rejoindre un clan : "On entre dans le fleuve par ses méandres, on entre dans la pays par ses coutumes". De tout temps, la vie politique cambodgienne n’a pratiqué que l’exclusion, souvent physique, rarement la concertation. Le chef n’accepte pas la contradiction, sinon à quoi bon être chef !
Eurasie : Le tribunal permettra t-il d’établir un état de droit ?
François Ponchaud : Il n’est pas évident qu’en jugeant les ex-responsables khmers rouges, et à fortiori, eux seuls, on lutte contre l’impunité, alors que les organismes financiers internationaux ont laissé, et continuent de laisser déboiser le Cambodge (ainsi que la Thaïlande, l’Indonésie, l’Amazonie…). Aux Philippines et en Indonésie, il n’y a pas eu les Khmers rouges, mais le pays a été mis en coupe réglée par les dirigeants. C’est le peuple qui a renversé les dirigeants corrompus, Marcos ou Suharto… "La démocratie ne se décrète pas !", elle jaillit du peuple, au terme d’un long processus.
Eurasie : Comment aider le peuple khmer à se battre pour la démocratie et la justice ?
François Ponchaud : Actuellement, il y a "le peuple", c’est-à-dire les membres du Parti du Peuple, au pouvoir, à qui appartient le pays, dans une logique féodale, et la population, qui n’a aucun droit. Le pays est sous la coupe d’une maffia qui détient tous les pouvoirs. Jugeons les Khmers rouges, sans oublier les ex-Khmers rouges au pouvoir à Phnom Penh, qui sont en train de créer les conditions objectives d’une nouvelle explosion de violence, comme le craint le roi-père Sihanouk, ainsi que les représentants successifs du secrétaire général de l’ONU pour l’observation des Droits de l’homme au Cambodge ! On peut dénoncer les massacres et exactions en tous genres des Khmers rouges, mais à part Ieng Sary, aucun d’entre eux ne s’est enrichi, ni n’a placé un magot à l’étranger. C’étaient des nationalistes intransigeants et utopiques. On ne peut en dire autant des dirigeants actuels qui dépècent le pays à leur propre profit.
Eurasie : Les dirigeants khmers ne sont pas les seuls à être corrompus…
François Ponchaud : C’est vrai. L’avantage, ou le désavantage, du Cambodge est d’être un petit pays dans lequel la presse (internationale) est libre, et tout se sait, ou finit par se savoir… Le jugement des ex-responsables khmers rouges ne suffira pas à établir un état de droit, tant que la communauté internationale ne respectera pas, elle aussi, le droit et la justice.
Propos tenus le 3 novembre 2006 et remaniés sous la forme d’un entretien par Emmanuel Deslouis.
Bibliographie
Cambodge, année zéro, Julliard, 1977 (Kailash, 1998).
La cathédrale de la rizière, Fayard, 1990 (CLD éditions, 2006).
Prêtre au Cambodge. François Ponchaud, l’homme qui révéla au monde le génocide de Benoît Fidelin, Albin Michel, 1999.
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