Eurasie : Avez-vous respecté le classique dont est tiré « Trois royaumes » ?
John Woo : A vrai dire, j’ai pris des libertés avec le livre original. Les personnages de Tony Leung (Zhou Yu) et de Takeshi Kaneshiro (Zhuge Liang) sont opposés dans l’ouvrage, ils ne sont pas amis et même se détestent ! Mais je n’aimais pas cette idée. Et en creusant dans les documents historiques, et non plus dans la seule littérature, j’ai découvert que Zhou Yu était très romantique, et qu’en fait, il appréciait Zhuge Liang. Du coup, j’ai modifié sans hésitation la version « livresque ». Ce qui m’a permis de développer des thèmes qui me sont chers : l’amitié, la loyauté et le courage.

- Crédit : Metropolitan Film Export
Eurasie : Un thème qui revient dans nombre de vos films…
John Woo : Oui, et ici, l’histoire s’y prêtait bien. Les deux ont collaboré pour abattre le plus puissant des ennemis. L’amitié, c’est le genre de sentiments dont on a besoin aujourd’hui.
Eurasie : Pourquoi aujourd’hui particulièrement ?
John Woo : Il se passe tellement de choses épouvantables de nos jours ! A commencer par la crise économique qui rend les gens nerveux et qui dépriment les jeunes. J’ai rencontré au Japon des gens qui m’ont décrit cette dépression qui vient de la frustration. Les gens ont besoin d’être encouragés, là-bas, tout comme en Chine d’ailleurs. Tout ça pour vous dire pourquoi je n’ai pas suivi le livre à la lettre : pour montrer au public des personnages alliés, dont l’amitié et la solidarité permet de résoudre les plus grands problèmes.
Eurasie : Le personnage du « méchant », Cao Cao est très charismatique. Est-il une de vos inventions ?
John Woo : Non. J’ai collé à la réalité. Le premier ministre Cao Cao était un intellectuel, un érudit. Il écrivait même des poèmes, c’est pour dire ! Mais, de l’autre côté, c’était un génie militaire, parfaitement au fait des stratégies. Très ambitieux, il voulait contrôler toute la Chine.
Eurasie : Un homme hors norme !
John Woo : Oui, mais terriblement seul. Il ne faisait pas confiance aux autres, n’avait pas d’amis. Bref, c’était un homme très intelligent mais malheureux. C’est la réalité historique et c’est aussi ce que j’ai voulu faire transparaître dans mon film. Cela rend le personnage très réel. A l’inverse d’un cliché hollywoodien.
Eurasie : Et l’acteur y est pour beaucoup !
John Woo : Vous pouvez le dire, Zhang Fengyi est connu pour son rôle dans « Adieu ma concubine ». C’est un grand acteur, élégant et calme.
Eurasie : Vous avez connu la célébrité grâce à vos films d’action. Vous vous êtes attaqués avec « Trois royaumes » à la fresque historique. A quand le wu xia pian ?
John Woo : Très bientôt. Ce sera mon premier film d’arts martiaux, mais ça ne sera pas un film bondissant façon “Tigre et Dragon”. Ce sera plutôt un hommage aux vieux films du maître Akira Kurosawa, un réalisateur que j’admire, tout comme le réalisateur à l’ancienne, Chang Cheh.
Eurasie : N’est-ce pas trop dur de travailler à Hollywood ?
John Woo : Non, pas si on a beaucoup de patience ! Les projets prennent souvent un an, deux ans pour se concrétiser… dans le meilleur des cas. Et l’argent qu’on dépense sert à organiser des réunions pour parler du scénario, encore et encore…
Eurasie : Un vrai gaspillage…
John Woo : Effectivement. Quand j’étais là-bas, je répétais qu’il aurait mieux valu confier cet argent à de jeunes réalisateurs pour leur permettre de tourner ! Mais vous savez, les producteurs d’Hollywood se bardent de mille précautions avant de lancer un projet. Le marché est tellement énorme… Tout le monde a peur de se planter et de perdre son boulot. Sans compter les guerres internes entre producteurs. Le réalisateur se trouve souvent pris en otage entre tous ces intérêts. Moi, je ne trouve mon bonheur que sur les plateaux de tournage.
Eurasie : Vous y retournez bientôt ?
John Woo : Ca ne saurait tarder car j’ai deux projets : tout d’abord un western, à Hollywood. Et je vais aussi tourner en Chine une fresque romantique sur 1949, l’année où les Nationalistes ont perdu la guerre et rejoint Taïwan, et où les Communistes sont arrivés au pouvoir.
Eurasie : Vous parlez souvent de votre goût pour les films français de J-.P.Melville. D’ailleurs, « Le samouraï » a des similitudes avec « The Killer ». Vous aimeriez tourner avec Delon ?
John Woo : Oh oui, j’aimerais travailler avec lui un jour. J’ai déjà eu la chance de le rencontrer en France il y a plusieurs années. C’est quelqu’un qui déborde d’énergie, qui a une grande passion pour le cinéma. J’ai été tellement heureux de le rencontrer. Si un projet pouvait nous réunir, je le ferai avec un grand plaisir.
Propos recueillis par Olivier Lascar