Li Heling : J’ai commencé ma carrière à 19 ans en rentrant au Théâtre populaire d’Art Dramatique de la province de Liaoning, au nord-est de Pékin. J’ai travaillé là-bas 4 ans en tant que comédienne professionnelle. J’ai voulu ensuite étudier au Conservatoire de Shanghai.
Eurasie : Pékin possède aussi un conservatoire ? Vous avez préféré Shanghai ?
Li Heling : Oui, parce que je suis née au nord. Pour moi, le sud, c’était comme un autre pays. Je voulais savoir comment les gens vivaient là-bas. J’y suis restée 3 ans et pendant mes études j’ai beaucoup tourné de films et joué au théâtre. Après j’ai travaillé dans le sud et à Shanghai jusqu’en 94. J’ai joué dans « Une ville dorée » de Sun Daolin. Et juste avant de venir à Paris, j’ai tourné un film français « Ma soeur chinoise », réalisé par Alain Mazars dans le sud de la Chine à Hangzhou et à Huangshan, la Montagne Jaune, un lieu magnifique ! Pendant le tournage, j’ai travaillé avec Jean-François Balmer et Alain Bashung. Cela m’a donné envie de mieux connaître le théâtre en France. Peu de temps après, je suis rentrée au Conservatoire de Paris. Cela a été une très forte expérience pour moi de découvrir une autre culture et d’autres façons de travailler dans le domaine du théâtre.
Eurasie : Pourquoi Paris ? Pourquoi la France ?
Li Heling : Parce que mon mari est français ! C’est donc probablement un choix du destin.
Après le Conservatoire, j’ai joué à Avignon dans « Sept familles » d’Israël Horowitz.
Un an après, j’ai été en contact avec le metteur en scène Gilberte Tsaï qui travaille souvent sur la Chine. Et c’est ainsi que j’ai joué dans « Noces de bambou » en 97.
Depuis un an et demi je fais beaucoup d’aller-retour entre la France et la Chine. J’ai l’avantage d’avoir maintenant l’expérience du théâtre français et chinois. Et j’ai essayé de prendre le meilleur de chaque.

Eurasie : Quelle différence ressentez vous entre le théâtre français et chinois ?
Li Heling : Le théâtre en France est très libre. Sur scène tout est possible. Il y a beaucoup de textes, il y a beaucoup de création. Le travail de comédien est vraiment très personnel. Même si un comédien n’est pas beau, s’il est doué, sensible, s’il a du caractère, il pourra faire une grande carrière.
J’ai beaucoup appris de cette liberté ! C’est vraiment une chance.
En Chine nous avons beaucoup de bons comédiens mais la création est quasiment inexistante. On ne peut pas dire qu’ils ne sont pas doués, ils n’ont pas abouti leur travail d’acteur : ils travaillent des textes même s’ils ne les aiment pas, il ne savent pas qui ils sont, ils n’expriment pas le caractère profond de leurs rôles. C’est pourquoi dans une pièce chinoise tous les personnages se ressemblent, ils sont joués de la même façon. Finalement, on ne croît pas au personnage, on ne croît pas l’acteur.
Eurasie : Pourquoi ?
Li Heling : Parce qu’en France, on a pas peur de parler de la vie, de la politique, de la société, de l’homme, de l’amour, d’aujourd’hui et de demain...
En Chine, certaines choses ne peuvent pas être dites directement, on doit prendre plusieurs chemins, tourner sans arrêt, à droite, à gauche, on se perd ! C’est pourquoi on utilise souvent les textes étrangers. Ainsi on peut dire des choses très graves, mais on a le droit car cela se passe à l’étranger, des rôles de « grands nez » mais pas de chinois !
Et sur l’amour aussi nous sommes toujours très discrets. Je ne sais pas si c’est le caractère chinois ou l’influence du régime depuis des siècles. En tout cas on a l’habitude de ne pas trop s’exprimer.
Eurasie : Quelle est la situation du théâtre en Chine ?
Li Heling : Catastrophique. Il y a beaucoup de théâtres nationaux mais peu de pièces. Quand on trouve un texte intéressant, il est difficile de le présenter plus de deux fois. Pourtant la Chine est très grande... Dans une ville comme Pékin, par exemple une ou deux pièces seulement sont jouées chaque mois. Il est difficile de trouver de l’argent. Les comédiens sont salariés par les théâtres.
Eurasie : Il y a pourtant une tradition forte de théâtre depuis le treizième siècle et aussi l’opéra, mélange de théâtre, de chants et aussi d’acrobaties
Li Heling : Oui, bien sûr avec l’opéra traditionnel, mais sa situation n’est pas très brillante non plus. Mais c’est encore autre chose par rapport aux théâtre contemporain. Ce n’est pas le même métier.
Eurasie : La chanson, sous sa forme populaire, est très importante dans la culture chinoise. Dans le spectacle Song de Gilberte Tsaï on retrouve cette forme d’expression
Li Heling : Oui, les chinois aiment beaucoup chanter et moi aussi j’adore chanter dans la vie.
Nous possédons beaucoup d’histoires sous forme de chansons. Gilberte Tsaï nous a demandé de choisir des chansons qui nous faisaient plaisir. Je suis heureuse quand je peux chanter sur scène.
Eurasie : Dans son roman « La montagne de l’âme » Gao Xingjian, évoque ses recherches d’anciennes chansons populaires dans les régions profondes de la Chine.
Li Heling : Oui, c’est compréhensible car pendant 20 ou 30 ans nous n’avions que des chants patriotiques.
Mais les gens qui s’y intéressent ont entendu des chansons anciennes chantées par leur grand-mère ou leur voisine.
Certains sont allés chercher dans des régions très lointaines, chez les montagnards, dans les régions plutôt cachées qui ont conservé ces chansons jusqu’à aujourd’hui. Pour nous, c’est précieux.
S’ils ne les préservent pas, elles vont disparaître. Dans le spectacle « Noces de bambou », je chantais une chanson des années 30, issue d’un des premiers films chinois. Je l’ai apprise à l’école quand j’étais petite. Je n’avais pas vu le film. Et j’étais très surprise car beaucoup de gens plus âgés que moi ne la connaissaient pas.
Jusque dans les années 80 nous étions en uniforme. Nous parlions le même langage. Nous ne pouvions pas dire ce que nous pensions. Quelques jours ça va, mais pendant 10 ans, 20 ans on devient malade. On est en train de perdre notre culture, notre vie. Mais les gens en sont de plus en plus conscientsS
Gao Xingjian a raison, il fait de la littérature et il parle aussi de la situation en Chine.
Maintenant il a le droit de parler, c’est bien. Je l’admire. Il a supporté plus de 15 ans de solitude. Il a beaucoup de courage. Quand je suis arrivé ici on me l’a présenté. Un an après, au conservatoire je l’ai recontacté pour jouer une de ses pièces « Dialoguer-Interloquer » que j’ai présentée à la classe. C’est une pièce d’avant-garde. C’est très intéressant. Beaucoup de silences. Beaucoup de choses qui se passent comme ça, comme une espèce de qi gong, de tai chi chuan.
Je suis contente pour lui. C’est génial.

Eurasie : Avez vous joué pour le cinéma en France ?
Li Heling : Après « Ma soeur chinoise », j’ai joué dans le téléfilm « Rends-moi mon nom », réalisé par Patrice Martineau, l’histoire d’une famille de clandestins. J’ai joué aussi le rôle de la mère, récemment dans la série « L’instit ».
Eurasie : Quels sujets vous attirent ? Quels sont vos projets ?
Li Heling : De la tragédie. Et aussi des chose drôles. J’aimerais vraiment pouvoir travailler avec des bons comédiens français au théâtre ou au cinéma.
Actuellement, je travaille sur un projet de spectacle avec une écrivain et un compositeur chinois.
Propos recueillis par Frédéric Volle
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