Entretien avec Pascale Bonnemère, Anthropologue au CREDO
mercredi 23 juillet 2008 par Emmanuel Deslouis

Eurasie : Qui sont les Ankave ?
Pascale Bonnemère : Une population de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui appartient à l’ensemble des groupes appelés Anga. Celui-ci compte environ 80 000 personnes et regroupe une douzaine de langues. Jadis, ils avaient la réputation de descendre des montagnes avec leurs masses d’arme. Les linguistes les ont appelé Anga qui signifie « maison » dans toutes ces langues. Mais il y a des différences importantes entre celles-ci, à peu près autant qu’entre le français et le roumain.
Eurasie : Combien sont les Ankave ?
Pascale Bonnemère : Environ 1300 répartis sur trois vallées, avec une répartition assez inégale de 700, 550 et 50 individus.
Eurasie : Pourquoi vous êtes-vous intéressé d’aussi près et aussi longtemps aux Ankave ?
Pascale Bonnemère : C’est grâce à ma rencontre avec Pierre Lemonnier, anthropologue au CNRS, qui, ayant suivi les cours de Maurice Godelier, a eu l’occasion de partir chez les Baruya pour étudier la monnaie de sel qu’ils fabriquent. Et puis, un jour, il a voulu aller à la rencontre d’autres groupes anga. En 1982 et 1985, il a parcouru le territoire ankave et s’est dit qu’il s’installerait bien là pour étudier leur société. De mon côté, j’étudiais l’archéologie, mais cela ne me satisfaisait pas car il manquait le côté humain, je me suis donc plongé dans l’anthropologie. Puis finalement, nous nous sommes installés chez les Ankave en 1987.
Eurasie : Pourquoi vous être installé à deux ?
Pascale Bonnemère : A l’époque, on débattait beaucoup des rapports hommes-femmes en anthropologie et du fait que les recherches étaient menées en majorité par des ethnologues hommes, qui avaient des difficultés à avoir accès au monde des femmes. Par exemple, pendant les rituels des initiations masculines, que les spécialistes des Anga avaient étudiés, on ne savait rien de ce que faisaient les femmes, car ils ne pouvaient pas être en deux endroits différents. Notre présence à deux a permis de pallier ces manques.
Eurasie : Comment arriviez-vous à communiquer ?
Pascale Bonnemère : En 1987, grâce à la fille d’un pasteur anga qui avait appris la langue ankave et se trouvait là avec sa famille lorsque nous sommes arrivés pour la première fois. Cela m’a permis d’avoir des traductions et des réponses plus rapides. J’ai eu de la chance de l’avoir à mes côtés. On a commencé les observations par des choses matérielles simples : par exemple, en allant jardiner avec les femmes, en demandant le nom des plantes. On a aussi fait un recensement complet de la population de la vallée. Nous adoptons une approche ethnographique classique, de type monographique. Autrement dit, nous nous intéressons à tout ce qui se passe dans la vie des gens auprès desquels nous vivons, à tout ce qu’ils disent, car nous pensons que la moindre information, même celle qui, en apparence, est anodine, est susceptible de faire sens. De son côté, Pierre a recueilli toutes les généalogies de la population de la vallée grâce à un homme qui connaissait tous les liens de parenté entre tout le monde. L’analyse de ces généalogies m’a permis, par exemple, de dégager des règles implicites de mariage, que les Ankave n’énoncent pas spontanément.
Eurasie : Où cela vous a-t-il mené ?
Pascale Bonnemère : Par exemple à découvrir les rites qui sont organisés au moment d’une première naissance. Pendant notre premier séjour de 9 mois, nous n’avons pas été témoin d’une seule naissance ! Puis, lors des autres séjours plus courts, plusieurs naissances ont eu lieu, dont des premières naissances, et on a pu observer les rituels qui y sont associés et sont très importants pour les Ankave.

Eurasie : Quelle image voudriez-vous que l’on n’associe plus aux Papous ?
Pascale Bonnemère : Celle d’une tribu originelle qui nous rappellerait notre passé, et dont on se serait détaché, pour perdre notre spontanéité, notre authenticité.
Eurasie : Et de quel autre stéréotype ?
Pascale Bonnemère : D’un peuple embelli en permanence de parures corporelles. Car les médias les montrent toujours ainsi. Je me demande s’il n’y a pas une fausse idée dans les médias sur les attentes du grand public. Ainsi, l’émission « Reportages » avait voulu acheter un documentaire fait en 1993 dans une des vallées ankave : elle voulait un avis scientifique. Pierre Lemonnier l’a donc visionné, a constaté que c’était du bidon, avait transmis ses remarques au producteur qu’il lui avait répondu « je vous ai compris ».
Eurasie : Que s’est-il passé ?
Pascale Bonnemère : Trois ans plus tard, le film est passé ! Face à ce genre d’attitude, notre livre veut montrer que les Papous ne sont pas des sauvages à l’âge de pierre ni des personnes toujours apprêtées pour la prochaine fête ! On voulait juste les replacer dans leur vie quotidienne. Et casser tous ces stéréotypes qui brouillent les connaissances.
Eurasie : Vous vous insurgez aussi contre de fausses idées en anthropologie ?
Pascale Bonnemère : Dans l’anthropologie océaniste, on nous accuse parfois de « primitiviser » les sociétés que l’on étudie. Or, cette attitude est ethnocentriste car elle cherche à appliquer ses propres schémas à toutes les situations : par exemple, pour les Ankave, on ne va pas prendre des photos ou dire que les gens sont en short alors qu’ils sont en pagne le plus souvent, pour satisfaire l’idée que le monde est désormais entièrement globalisé.
Eurasie : Pourquoi les Ankave ne sont pas « touchés » par le progrès ?
Pascale Bonnemère : Ce sont des gens très isolés, même selon les critères de la Papouasie. Le plus proche terrain d’aviation est à un jour de marche, la province du Gulf sur le territoire de laquelle ils sont officiellement situés, ne les aide guère. Pourtant les Ankave ont connu de premiers contacts dès 1938, mais cela n’a pas été suivi de développement. J’ai recueilli des récits de cette époque. Ensuite, il y a eu à chaque fois une dizaine d’années entre les différents contacts.
Eurasie : A quoi cela est dû ?
Pascale Bonnemère : D’abord à leur géographie particulière, à la frontière de trois provinces, ce qui fait qu’ils sont très isolés. Entre la côte, plus développée et les montagnes, il y a de véritables no man’s land.
Eurasie : Quels sont les plus grands dangers qui menacent les Ankave ?
Pascale Bonnemère : En premier lieu, le paludisme. En effet, ils vivent sur un territoire très étendu et se rendent souvent dans les basses terres pour, notamment, cueillir des fruits qui n’existent pas dans des zones plus élevées. Or, ce sont des zones de paludisme. Malheureusement, ils ne restent jamais assez longtemps pour développer des résistances. Ils sont aussi victimes de maladies pulmonaires. On compte aussi beaucoup de morts durant les couches. Souvent d’atonies : le placenta n’est pas éjecté et il s’ensuit une septicémie. Il y a aussi des morts par chute d’arbres, par noyade et par brûlure.
Eurasie : Et des morts suite à des vendettas ?
Pascale Bonnemère : Avant, il y avait des conflits internes, mais plus trop maintenant. Malgré tous ces dangers, il y a encore plusieurs vieux chez les Ankave, ils sont solides. La longévité se situe autour de 60 ans en Nouvelle-Guinée.
Eurasie : Pensez-vous que les Papous vont conserver leurs spécificités ?
Pascale Bonnemère : Difficile de répondre aussi largement. Car les situations sont très différentes selon les régions. Ceci dit, il y a un taux de scolarisation très important par rapport aux services disponibles. Et l’on ne sait pas toujours où caser les diplômés ! Cela peut éventuellement entraîner les jeunes vers les villes. Autre schéma : lorsqu’une compagnie minière s’implante, cela bouleverse tout, car il y a une arrivée massive de population. On n’a plus le temps de pratiquer les rituels. Et il arrive qu’il y ait une perte de la langue, quand on va en ville. Les langues, plus de 800 en Papouasie Nouvelle-Guinée, ont alors tendance à se perdre au profit du pidgin, la langue véhiculaire et l’une des langues officielles du pays. Nous avons des exemples de Baruya qui sont allés en ville, et ne parlent plus leur langue natale. Ceci dit, quand leurs enfants seront grands, ils projettent de retourner au village.
Eurasie : Y a-t-il des groupes plus isolés encore que les Ankave ?
Pascale Bonnemère : Je n’en sais rien. Il en existe peut-être en Papouasie occidentale, du côté indonésien.
Eurasie : L’isolement des Ankave est-il voulu ?
Pascale Bonnemère : Pas vraiment. Ils n’ont pas envie qu’on les laisse loin du développement. Ils veulent une école, une piste d’aviation.
Eurasie : Que pensent-ils des religions autres que la leur ?
Pascale Bonnemère : Des missionnaires luthériens ou adventistes du 7ème jour se sont déjà installés chez eux, mais les Ankave n’aiment pas l’idée qu’on leur impose de ne pas faire ceci ou cela. Il y a bien un homme ankave qui s’est formé au missionariat... mais cela ne marche pas trop, parce qu’il croit encore aux rituels ankave ! Les gens sont tiraillés. Ils n’aiment pas trop l’extérieur, parce qu’ils ont eu de mauvaises expériences.
Eurasie : D’ailleurs, comment les Ankave voient-ils le monde extérieur ?
Pascale Bonnemère : Aux yeux des hommes, c’est un endroit où l’on peut gagner de l’argent. S’ils y vont à plusieurs, ils arrivent à vivre, mais c’est dur. Dès les années 1960, il y a eu des recruteurs qui venaient dans leurs vallées, à la recherche d’hommes à recruter. En ville, les gens se rassemblaient par origine. Les hommes m’ont aussi raconté beaucoup d’histoires liées à leur consommation d’alcool, à laquelle ils ne sont pas habitués.
Eurasie : Et les femmes ?
Pascale Bonnemère : Pour elles, l’extérieur c’est la ville où elles accompagnent leurs maris qui vont vendre des capes d’écorce battue. Quand les Ankave arrivent en territoire anciennement ennemi, ils se resserrent. S’ils peuvent vendre les capes avant d’arriver en ville, ils préfèrent !
Eurasie : Comment les voit-on de l’extérieur ?
Pascale Bonnemère : Ils sont appelés « ceux qui ont les jambes abîmées », sous entendu par les égratignures dûes à leurs déplacements en forêt pieds-nus . Ceci dit, en ville, les Ankave sont bien accueillis, on ne les laisse pas dans la rue. Ce n’est pas comme en France !
Eurasie : Comment considèrent-ils les hommes blancs ?
Pascale Bonnemère : Comme un monde relié. Par exemple, on nous prenait pour des Allemands parce qu’il y a eu, par le passé, des Luthériens non loin de chez eux. Les Ankave ne se rendaient pas compte qu’il fallait une vingtaine d’heures d’avion pour qu’on retourne en France.
Eurasie : D’ailleurs, que pensent-ils des avions ?
Pascale Bonnemère : Ils les ont intégré à leurs mythes. Ainsi, au lieu de marcher des jours, un ancêtre aurait construit une sorte de planche volante pour aller d’un point à un autre !
Eurasie : Y a-t-il chez eux des changements directement influencés par l’extérieur ?
Pascale Bonnemère : Oui. Même chez eux, qui n’ont pas beaucoup d’argent, il y a une inflation de ce qu’on appelle la « compensation matrimoniale », c’est-à-dire l’argent que la famille d’un homme verse à celle de son épouse, ce qui a une incidence sur les familles qui n’ont que des garçons. Cela coûte trop cher. Cette inflation est une influence de l’extérieur.
Propos recueillis par Emmanuel Deslouis
« Les tambours de l’oubli » Pascale Bonnemère et Pierre Lemonnier, Au vent des îles/Musée du Quai-Branly, 2008, 213 p., texte bilingue, 126 photos, 39 €
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