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Entretien avec Patrick Bernard (2), ethnologue

Les Négritos, un peuple asiatique aux traits africains

dimanche 13 mai 2007 par Emmanuel Deslouis

Peuple autochtone d’Asie, les Négritos ont des traits étonnants pour cette région du monde : on les prendrait presque pour des Africains ! Disséminés entre plusieurs pays du sud-est et du sud asiatique, certains d’entre eux dans les îles Andaman, sont en très grand danger. L’ethnologue Patrick Bernard, fondateur d’ICRA International, nous parle d’eux et des moyens à mettre en œuvre pour tenter de les sauver.
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Eurasie : Qui sont les Négritos ?
Patrick Bernard : Un grand peuple, anéanti par les migrations asiatiques venues d’Asie centrale, de Mongolie, il y a plus de 20 000 ans. On en retrouve aujourd’hui plusieurs foyers de peuplement. Dans le nord des Philippines, dans la Sierra Madre. Un second groupe, les Aëtas vivaient, séparés du monde, près du volcan Pinatubo jusqu’à son éruption en 1991. Désormais, ils croupissent dans les bidonvilles où les autorités les ont déplacé.

Eurasie : Où se trouvent les autres foyers ?
Patrick Bernard : En Indonésie, sur l’île de Sumatra, vivent les Kubus. En Malaisie, les Bateks pratiquent encore pour certains d’entre eux la transhumance dans les forêts centrales. Plusieurs tribus négritos vivent entre la Malaisie et la Thaïlande dans des zones de forêt.

Eurasie : Quelle est la particularité de tous ces groupes ?
Patrick Bernard : Tous ces Négritos sont en contact depuis longtemps avec la population, et il y a même des métissages.

Eurasie : Aujourd’hui, restent-ils d’autres foyers de Négritos ?
Patrick Bernard : Oui, dans les îles Andaman, ils restent des tribus qui n’ont connu aucun mélange, et elles ne se comprennent même pas entre elles !

Eurasie : Combien sont-elles ?
Patrick Bernard : Quatre tribus, dont trois sont en contact avec la population. La plus importante était celle des grands Andamanais, elle a presque disparu ! Ce sont les premiers à avoir été contactés : au début du XXe siècle, les Anglais les ont en grande partie anéanti. Des 10 000 membres qu’ils étaient à cette époque, il ne reste aujourd’hui plus que 27 membres. Dont un seul couple fertile, sous la protection des Indiens.

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Eurasie : Quel fut le second groupe contacté ?
Patrick Bernard : Les Onges, dans les années 1950. Ils vivent sur l’île de Little Andaman. Ils sont aujourd’hui 87, parqués par les Indiens dans deux réserves. Cette île est très convoitée d’où une forte colonisation des Indiens. Le troisième groupe contacté, les Jarawa, vit sur South et Middle Andaman. Pendant des années, ils ont eu des contacts épisodiques avec l’armée indienne, qui déposaient des cadeaux sur des plages isolées proches de leurs zones d’habitat ou de transhumances. En fait, dès le début des années 90, les plus téméraires de cette tribu ne craignaient plus de monter sur les bateaux mais ils n’acceptaient pas que les militaires indiens accostent et viennent poser pied sur leurs terres.

Eurasie : Ce temps est révolu ?
Depuis l’an 2000, après que plusieurs groupes de Jarawa se soient d’eux même approchés des colons indiens, les militaires ont pu finalement accoster. Ces premiers pas en terres Jarawa signifièrent le début d’une fin annoncée brutale et rapide. C’en était fini pour les derniers Jarawa !

Eurasie : Reste t-il des Négritos qui n’ont pas encore été contactés ?
Patrick Bernard : Oui, les Sentinels. Ils seraient entre 150 et 250.

Eurasie : Depuis quand les colons se sont installés dans ce coin des Andaman ?
Patrick Bernard : L’archipel a est aux mains des Britanniques depuis le début de la période coloniale. Ils y ont installé une colonie pénitentiaire. Aujourd’hui, les îles sont donc retombées dans le giron de l’Inde. Elles ont un intérêt stratégique fort. Dans les Nicobarese, les Indiens font leurs essais atomiques sous-marins… d’ailleurs, l’épicentre du tsunami de fin 2004 a été localisé dans cette zone. Aujourd’hui, les Indiens veulent développer le tourisme sur ces îles.

Eurasie : Connaît-on l’origine des Négritos ?
Patrick Bernard : On sait que c’est une population autochtone. Les études font remonter leur origine à plus de 20 000 ans. L’archipel des Andaman n’a pas été colonisé jusqu’à il y a peu. Les Négritos des Andaman ne ressemblent pas aux autres peuples négritos d’Asie. Ils ont une peau noire d’ébène, une absence de pilosité et des traits nilotiques. Les dernières recherches ADN leur trouveraient des liens avec les pygmées d’Afrique centrale.

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Eurasie : Etonnant !
Patrick Bernard : Oui, et il y a plus paradoxal : ils ont vécu isolés les uns des autres, ils ont des coutumes différentes les unes des autres. Les Sentinels vivent sur une île de quelques dizaines de km. Ils n’ont pas de pirogues alors que ce sont des peuples insulaires. Par contre, ils nagent, en s’aidant d’un morceau de bois léger pour les longues distances, et ce sont d’excellents plongeurs.

Eurasie : Pourquoi n’ont-ils été contactés que récemment ?
Patrick Bernard : ces îles étaient des colonies pénitentiaires. Les Négritos étaient hostiles, ils tuaient les intrus. Quand le bagne a fermé, les bagnards sont restés. Quand je suis allé en expéditions clandestines sur South Andaman et sur Middle Andaman au début des années 1990, il y avait environ 150 000 colons indiens. D’ailleurs, chaque mois voyait son lot de morts, parmi ceux qui tentaient de pénétrer sur les terres des Jarawa. Quinze ans plus tard, il y a 500 000 colons indiens.

Eurasie : Le gouvernement indien encourage cette colonisation ?
Patrick Bernard : Oui. Du coup, on a vu apparaître des villes-champignons, on déforeste massivement, on a construit une route « Grand Truck », on tente de pacifier et de parquer les Négritos, car les heurts et les conflits avec les colons sont de plus en plus fréquents.

Eurasie : D’où viennent ces conflits ?
Patrick Bernard : De la colonisation indienne. Car les Négritos considèrent que la terre est LEUR terre. La mer est un monde qui leur est étranger. C’est pour cela qu’ils laissent approcher les gens tant qu’ils restent en mer. Ceci dit, ils essayent d’intimider et de maintenir les intrus à distance par des jets de flèches.

Eurasie : Comment les Indiens ont réussi à les approcher ?
Patrick Bernard : En déposant des cadeaux sur des côtes non habitées. Beaucoup de Négritos ont ainsi des casseroles, de la nourriture, des vêtements qu’ils déchirent pour en faire des parures !

Eurasie : Les Négritos ont-ils été étudiés ?
Patrick Bernard : Non. De plus, les autorités Indiennes ont une paranoïa aigue : et ne souffrent pas que des étrangers viennent étudier ou se mêler de ce qu’ils considèrent comme des affaires internes. En son temps, même le commandant Cousteau fut refoulé lorsqu’il voulut rencontrer les Négritos. Les Onges et les grands Andamanais ont été un peu étudiés. Le plus étonnant : les indiens ont fait se rencontrer des membres de ces deux groupes, ils ne se comprennent pas !

Eurasie : Avez-vous tenté de rencontrer les Négritos ?
Patrick Bernard : Oui, je voulais me rendre compte par moi-même, en ethnologue. Dans les années 1990, j’ai eu une autorisation de 15 jours pour rester à Port Blair, dans la capitale de la grande île. De là, je me suis mis en relation avec des pêcheurs : je suis parti une vingtaine de fois en mer, de manière clandestine, en pleine nuit. Je devais laisser une personne en « leurre » dans mon hôtel à Port Blair.

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Eurasie : Avez-vous réussi à les voir ?
Patrick Bernard : Seulement en mer. Certains ont nagé jusqu’à nous. Je n’ai pas voulu aller sur terre. Je ne vous parle même pas des Sentinels, qui nous ont tiré dessus des flèches, après 7 heures de navigation ! Chez les Jarawa, j’ai senti un vrai désir d’entrer en contact et une absence d’hostilité d’une petite partie des groupes rencontrés. Ils voulaient des objets sur notre pirogue. Il y avait une certaine tension due à la peur et de la méfiance mais de l’intérêt. Quand j’ai constaté cela, j’ai tout de suite rangé mes films dans l’armoire. Je me suis mis à travers notre association ICRA International en relation avec des associations indiennes qui suivent de près la situation sur le terrain. Mais j’ai laissé tomber les contacts. Les journalistes de Thalassa m’ont demandé à l’époque de leur vendre mes films, j’ai refusé.

Eurasie : Malgré tout, les contacts avec les Jarawa ont eu lieu en 2000...
Patrick Bernard : Oui, quand j’ai vu qu’ils acceptaient le contact, j’ai compris que tout allait se précipiter. Et ça n’a pas raté : ils ont finalement été « pacifiés » puis parqués par l’armée indienne dans des villages. En 2003, j’ai vu des Négritos malades dans les villages. Il faut comprendre qu’ils n’ont jamais été en contact avec les maladies extérieures. Tout cela leur est tombé dessus d’un coup. Quand on sait que dans les Andaman, parmi les colons indiens, il y a 30 % de séropositifs, on imagine facilement ce qui attend les Négritos…

Eurasie : Vous avez entendu parler d’abus ?
Patrick Bernard : De la part d’un groupe français, celui de Franceschi, « la boudeuse », qui a fait beaucoup parler de lui dans l’archipel. Ils ont essayé de contacter les Négritos avec de gros moyens. Mais ont eu un comportement très indélicat envers les autorités andamanaises qui les en ont empêché. Je suis revenu en 2003 dans un contexte tendu vis à vis des étrangers et tout particulièrement des Français depuis cette mésaventure. Heureusement, j’ai retrouvé mes contacts de l’époque. Je suis arrivé à une période de l’année où les Négritos étaient sur la côte.

Eurasie : Vous avez réussi à passer du temps avec eux ?
Patrick Bernard : Par chance, des Négritos que j’avais rencontré dans les années 1990 m’ont reconnu. J’ai pu passer quelques jours avec un groupe pas encore « parqué ».Avant que les Indiens ne construisent un village de ces bâtiments préfabriqués et numérotés, qu’ils installent des policiers, que des médecins les examinent, qu’on les habille. Toutes ces mesures d’assistance plongent les Négritos dans un état végétatif. Ces centres de sédentarisation sont interdits aux étrangers.. Je suis donc resté là-bas de manière clandestine. L’équipe de Thalassa, arrivée après moi, s’est fait arrêter par les Indiens !

Eurasie : Qu’avez-vous appris de votre séjour en 2003 ?
Patrick Bernard : Que ce que l’on peut apprendre en quelques jours : leur mode d’alimentation, d’habitat, un peu de leur spiritualité : ils ont de grandes maisons qui sont des lieux de spiritualité.

Eurasie : Vous avez pu aussi rencontrer les Mlabris, un autre peuple autochtone d’Asie du sud-est. Quelle différence voyez-vous avec les Négritos ?
Patrick Bernard : Il y a chez les Négritos une joie de vivre, ils rient, ils s’amusent avec les enfants, en les voyant, on croirait voir les bons sauvages à la Jean-Jacques Rousseau. Les Mlabris ont toujours cet air d’une infinie tristesse. Quand j’ai vu les Jarawa, ils étaient inconscients de ce qui allait leur tomber dessus… Le monde moderne et ses affres.

Eurasie : Comment vivent-ils ?
Patrick Bernard : Par groupes de 20 à 50 personnes, qui font des transhumances entre l’intérieur des îles et les côtes. Pendant la saison des pluies, ils vont au cœur de la forêt. Ce sont des chasseurs-cueilleurs qui ne pratiquent aucune espèce d’agriculture. Pendant la saison sèche, ils passent six mois à proximité des côtes. A la marée basse, ils récupèrent les poissons, les mollusques et les coquillages échoués. Les hommes partent avec leur arc et leurs flèches, et ils emmènent aussi des chiens avec eux. Les enfants se chargent entre autre de chercher du miel.

Eurasie : Des actions de protection sont-elles menées ?
Patrick Bernard : Si vous allez sur le site d’ICRA (lien URL), vous verrez qu’il y a un travail en cours avec un collectif d’associations et des associations indiennes. Il existait un décret pour limiter la colonisation mais qui n’a pas été respecté. Ainsi, la route Grand Truck, est illégale. Le but de ces associations : revenir à la délimitation des terres, fermer le trafic sur cette route. C’est un combat à la Don Quichotte : les Indiens ont déjà construit un nouvel aéroport, en relation avec l’Inde, et qui prévoit d’ouvrir des vols directs avec Bangkok. Ça va être terrible !

Eurasie : Quels sont les plus grands dangers ?
Patrick Bernard : La perte de leur culture va être extrêmement brutale, mais le pire ce sont les menaces sanitaires, ils vont être confrontés à des maladies dangereuses pour eux. Ce peuple a vécu complètement en autarcie pendant des siècles, dans une insouciance totale, hors des lois, en vase clos. D’un seul coup, ils se trouvent confrontés d’un bloc à l’armée indienne, aux Indiens qui empiètent sur leurs terres. Un « raz de marée » leur arrive dessus.

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Eurasie : Pensez-vous que les Indiens vont laisser tranquille le dernier groupe, les Sentinels ?
Patrick Bernard : Oui, car c’est une petite île, en pleine mer, éloignée de tout, entourée de barrières de vagues très hautes. D’ailleurs, il y a des bateaux échoués autour de l’île ! Ceci dit, les autorités indiennes, comme avec les Jarawa, laissent des cadeaux sur les bancs de sable. Cela laisse à craindre qu’un contact pourra avoir lieu dans un avenir que j’espère le plus éloigné possible.

Eurasie : Les Sentinels n’ont pas été affectés par le tsunami de 2004 ?
Patrick Bernard : Non, ils auraient su s’en protéger, alors que l’île était sur le trajet de la vague et qu’elle est à raz de mer ! Pourtant, à cette époque, les Négritos étaient proches des côtes. Tandis qu’il n’y a pas eu de victimes chez les Jarawa et les Sentinels, il y a eu pas mal de blessés chez les Onge sédentarisés dans deux villages de bois, de béton et de tôles en bord de mer.

Eurasie : Comment cela ?
Patrick Bernard : Deux ou trois heures avant le tsunami, ils se sont mis à l’abri à l’intérieur de la forêt. Etonnant pour un peuple de la terre de connaître aussi bien la mer !

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


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