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Entretien avec Patrick Bernard, responsable d’ICRA International

Les Mlabris, une population en grand danger

vendredi 4 mai 2007 par Emmanuel Deslouis

Ethnologue, fondateur des éditions Anako et responsable d’ICRA International, Patrick Bernard nous parle d’un peuple en grand danger de disparition, les Mlabris. Leurs derniers membres se répartissent entre la Thaïlande et le Laos.
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Eurasie : Comment sont apparus les Mlabris ?
Patrick Bernard : A vrai dire, leur origine est mystérieuse. Il y a deux hypothèses : soit ce sont des chasseurs-cueilleurs d’avant les Thaïlandais, d’origine austronésienne. Donc un des peuples premiers de Thaïlande. Soit selon la thèse thaïlandaise, ce sont des gens que, pour des raisons inconnues, le roi de l’époque aurait envoyé vivre en forêt. L’hypothèse n’est pas délirante : les Thaïs de la région de Nan, à la limite de la région de l’Isan, comprennent un peu le Mlabri.

Eurasie : Où vivent-ils ?
Patrick Bernard : Leur territoire est une zone de forêts sur la frontière Sayaburi-Nan. Ils seraient une vingtaine au Laos et environ deux cents en Thaïlande.

Eurasie : Quelle est leur spécificité ?
Patrick Bernard : Ce sont des chasseurs-cueilleurs, ils ne pratiquent aucune culture. Ils chassent, récupèrent des baies sauvages et des tubercules. Les Thaïlandais les surnomment les Phi Tong Luang, « les esprits des feuilles jaunes ». Car ils ont mis très longtemps à les rencontrer. De leur présence, ils ne voyaient que leurs modestes abris de branchages des feuilles de bananiers jaunies et que les Mlabris avaient abandonné. Ils pensaient que c’était l’œuvre d’esprits de la forêt !

Eurasie : Comment arrivent-ils à vivre ?
Patrick Bernard : Ils cultivent pour les Hmongs et les Thaïlandais pour subsister. A certaines saisons, ils se rapprochent d’eux puis ils repartent en forêt où ils ne cultivent pas. Et ils se contentent de la chasse et de la cueillette.

Eurasie : Ils sont nomades ?
Patrick Bernard : Ils l’étaient, mais actuellement on tente de les en empêcher. Certains Mlabris sont tombés sous la coupe d’une secte évangélique américaine. D’autres vivent dans un village gouvernemental à Nan, où ils restent une semaine ou deux puis ils repartent en forêt.

Eurasie : Qui sont ces évangélistes ?
Patrick Bernard : Les New Tribes Mission, des évangélistes radicaux. Ils ont pris la nationalité thaïlandaise, acheté des terres, ils les nourrissent, les logent. Mais les Mlabris dépriment et ils repartent. Les membres de cette secte prennent donc leur pick-up et tentent de les retrouver pour les ramener. Notre association ICRA a demandé aux autorités thaïlandaises de chasser la secte et de limiter le déboisement, car sans forêt, les Mlabris ne peuvent vivre.

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Eurasie : Ils sont tirés entre les Hmongs, Thaïlandais et les Evangélistes ?
Patrick Bernard : Oui. Bien que certains Hmongs essayent de les aider, de les protéger, d’autres les exploitent. Quand ils le peuvent… car ce n’est pas évident, les Mlabri ne se sentent bien qu’en forêt.

Eurasie : Les Mlabris ont-ils été étudiés ?
Patrick Bernard : Pas vraiment. Car ils ne se confient pas. Ce que l’on sait : dès qu’ils sont dans la forêt, ils sont joyeux et rieurs. Dès qu’ils en sortent, ils sont tristes, dépités. Un exemple : dans un champs, s’il y a un bosquet d’arbres, ils vont rester le nez fourré dans le bosquet ! Ils se font violence pour sortir de la forêt. C’est pour cela qu’il faut combattre ces évangélistes qui séparent les enfants de leurs parents pour les sédentariser. Au nom de la parole de Dieu…

Eurasie : Quelles sont les croyances des Mlabris ?
Patrick Bernard : Ce sont des animistes. Pour eux, toute chose possède une âme. Ils exercent tout un rituel très discret de respect aux esprits des arbres, du vent, de la nature… S’ils coupent un arbre ou doivent mettre à mort un animal, ils vont d’abord lui adresser une prière pour que son âme se réincarne dans de bonnes conditions.

Eurasie : Vivent-ils en clans structurés ?
Patrick Bernard : Il n’y a pas de hiérarchie, même si les anciens sont davantage écoutés. Ils vivent par clans de 10-15 personnes, qui se déplacent ensembles. Durant les mariages, les clans se retrouvent. Mais il n’y a pas d’effusions, ce peuple est très timide.

Eurasie : Sont-ils protégés ?
Patrick Bernard : Au Laos, on a installé des dispensaires sur leurs zones de transhumance, pour qu’ils puissent être soignés lors de leur passage. Leur moyenne de vie est courte car il y a une forte mortalité infantile. Passée la phase de sélection naturelle, ils vivent vieux, les plus anciens ont plus de 70 ans. Maintenant, à cause de la destruction des forêts, de l’explosion des clans, dont certains sont récupérés par la secte évangélique, se multiplient les avortements et les infanticides. Notamment au Laos où leur taux de natalité est quasi-nul. De plus, les dernières forêts non déboisées se trouvent à la frontière, dans des zones minées à cause des restes du conflit indochinois. Il y a donc régulièrement des accidents.

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Eurasie : Vont-ils être assimilés ?
Patrick Bernard : De manière forcée par la secte évangélique. De façon plus progressive par les autorités locales qui leur donnent des lieux où vivre. Et puis, il y a aussi quelques rebelles à cette assimilation : ceux qui décident de s’enfuir, des familles qui laissent leurs vêtements et partent en transhumance pour vivre au plus profond des dernières zones de forêt. Mais qui, si la nourriture vient à manquer, sont contraints de revenir.

Eurasie : Y a-t-il des traces écrites de leur langage ?
Patrick Bernard : Des ethnologues thaïs les ont un peu étudié. Par contre, les sectes évangéliques ont traduit la bible dans leur langue. Parfois des ethnologues reprennent ce travail. Chaque fois que je vais chez les Mlabris, un ami thaïlandais arrive à parler avec eux. Ils ont environ 60 % de langue commune, une langue parlée avant par les Thaïs de la région.

Eurasie : Quelle est votre action pour les protéger de la disparition ?
Patrick Bernard : D’abord un projet, mis en place pour ICRA, par Laurent Chazée au Laos : on a obtenu du gouvernement laotien que la zone de transhumance soit délimitée et qu’elle soit appuyée par un soutien sanitaire. Nous n’avons pas encore obtenu cela du côté thaïlandais. Secundo, on fait pression pour chasser la secte, mais c’est difficile. Enfin, on fait pression sur les tour operators occidentaux pour qu’ils n’encouragent pas l’ethno-tourisme. En effet, un policier thaï emmène les touristes dans un village mlabri pour les exhiber comme des bêtes curieuses.

Eurasie : Comment voyez-vous leur futur ?
Patrick Bernard : Si la délimitation des terres de transhumance en ThaÏlande est faite et si la secte est chassée, on peut être un peu optimiste… Mais tant que cette secte est là, c’est presque impossible. Ce qui est triste car ils sont un des 4 à 5 derniers peuples de chasseurs-cueilleurs dans le monde. Un mode de vie commun à toute l’humanité pendant 90% de son histoire.

Eurasie : Et pourtant ils sont toujours là…
Patrick Bernard : Il est étonnant qu’ils aient réussi à se préserver car ils sont proches de sédentaires. Les premiers contacts avec les Mlabris datent des années 1930-1940. Ils ne sont pas isolés mais ils se mettent toujours à l’écart. C’est presque un miracle qu’ils soient arrivés jusqu’à aujourd’hui.

Eurasie : Que peuvent faire des gens désireux d’aider les Mlabris ?
Patrick Bernard : Passer par notre site www.icrainternational.org pour participer à des actions ou nous écrire ICRA International, 236 avenue Victor Hugo, 94120 Fontenay sous bois.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


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