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Entretien avec Sulak Sivaraksa, activiste bouddhiste

Le bouddhisme engagé

lundi 25 juin 2007 par Emmanuel Deslouis

Militant thaïlandais dans les domaines du social, de l’écologie et des droits de l’homme, le docteur Sulak Sivaraksa se bat contre toutes les injustices au nom d’un bouddhisme engagé. Loin de la complaisance face au pouvoir, il se fait le critique constant de la société. Il revient pour Eurasie sur quelques mutations que vit la Thaïlande.

Eurasie : La Thaïlande est passée au XXe siècle d’une monarchie absolue à une monarchie parlementaire. Pensez-vous qu’elle est en bonne voie pour une démocratie totale ?

Sulak Sivaraksa : Oui ! Nous pouvons intervenir de plus en plus dans les questions de société. Ce changement est lié au développement d’une classe moyenne en Thaïlande, qui est sensible aux questions d’environnement. On a vu en 2006 que les Thaïlandais pouvaient s’exprimer quand ils étaient en désaccord avec le gouvernement. Ainsi des milliers de gens ont manifesté en 2006 pendant plusieurs semaines, contre Thaksin, l’ex-premier ministre. Aujourd’hui il est à l’étranger. Il n’a plus le droit moral de gouverner.

Eurasie : En parlant de Thaksin, quelle différence y-a-t-il entre son affrontement avec la junte militaire qui a pris le pouvoir et les anciens coups d’état ?

Sulak Sivaraksa : Les précédents coups d’état étaient très violents et arbitraires, alors qu’actuellement le gouvernement veut utiliser des moyens légaux pour l’empêcher de revenir au pouvoir, notamment en gelant ses comptes très récemment. Il faut dire qu’il a utilisé tous les moyens possibles pour s’enrichir, pas toujours légaux à en juger par le « gel » des avoirs. En tant que premier ministre, il n’a rien fait de bon pour la Thaïlande. Ce qui était pourtant sa mission ! Il a annoncé son intention de revenir en Thaïlande : qu’il fasse bien attention, il pourrait bien passer par la case « prison ». Je ne suis pas sûr qu’il prenne ce risque. Ce n’est pas un idiot !

Eurasie : Que pensez-vous de la dissolution récente du parti de Thaksin, le Thai Rak Thai ?

Sulak Sivaraksa : C’est une très bonne chose. Parce que cela va apporter du sang nouveau à la politique thaï, étant donné qu’une centaine d’élus sont inéligibles pour cinq ans. Ces gens ont souillé la politique de notre pays en distribuant des pots-de-vin pour contrôler la population. Ils ne contrôleront pas dans un futur immédiat le parlement.

Eurasie : Comment envisagez-vous la monarchie ?

Sulak Sivaraksa : A mon sens, nous devons avoir le courage d’en discuter pour la faire évoluer, la moderniser. J’estime que le roi doit être un symbole positif, un modèle. Mais beaucoup de Thaïlandais le voudraient « surhomme », comme on le croyait au XIXe siècle. Mais nous sommes au XXIe siècle. De plus, il serait souhaitable que le roi soit moins proche de l’armée et des grands pouvoirs financiers.

Eurasie : Une évolution à l’image de la monarchie anglaise ?

Sulak Sivaraksa : Non. Nous devons développer notre propre modèle. Nous ne devons pas laisser se développer une critique trop dure, comme en Grande Bretagne. La critique doit être encouragée mais avec respect. Comme le Bouddha lui-même qui a encouragé la critique.

Eurasie : Quelle tactique emploie Thaksin pour arriver à ses fins ?

Sulak Sivaraksa : Il se sert des médias, des chaînes de télévision comme itv, de stations de radio, il utilise l’intimidation contre les gens qui s’opposent à lui. Mais il ne pourra pas faire cela bien longtemps. Il n’aura plus assez d’argent pour s’acheter tout cela.

Eurasie : que pensez-vous du projet de référendum pour faire du bouddhisme la religion officielle de la Thaïlande ?

Sulak Sivaraksa : Derrière cette idée, on trouve une manœuvre pilotée par Thaksin. C’est un groupe de moines, la secte Thammakai, qui demande cela. Un groupe qui a la mentalité capitaliste, ils sont accusés de toute sorte de malversations.

Eurasie : et ce serait une mauvaise chose d’en faire une religion d’état ?

Sulak Sivaraksa : Oui. Nous n’avons jamais eu cela. La seule personne importante pour le bouddhisme est le roi. Si le bouddhisme est promulguée religion nationale, cela le rabaisse. Le bouddhisme est internationale et doit se situer au-delà du nationalisme. Le Sri Lanka en a fait sa religion nationale et cela ne lui a attiré que des problèmes.

Eurasie : qu’est-ce qui pourrait aider à résoudre la crise dans le sud de la Thaïlande ?

Sulak Sivaraksa : La religion n’est qu’une partie du problème. Il y a aussi des aspects politiques, sociaux, etc. Sans Thaksin, la situation aurait pu être améliorée. Il considère les musulmans seulement comme des séparatistes. Ou encore comme des terroristes. Le nouveau gouvernement n’est pas très efficace, mais au moins il essaye.

Eurasie : Pour résoudre ces problèmes multiples, peut-on s’inspirer de la pensée du vénérable Buddhadasa Bhikku ?

Sulak Sivaraksa : Absolument. Parmi ses enseignements, retenons qu’il ne faut pas nationaliser le bouddhisme, ne pas être égoïste, éviter le capitalisme, rejeter la superstition, respecter les autres et notamment les croyants des autres religions, ne pas les regarder de haut. Au contraire, il faut collaborer entre religions, contre le capitalisme et la cupidité.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


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