Webzine Eurasie

Entretien avec Sunai Phasuk, consultant pour Human Right Watch

Thaïlande : aux racines de la violence dans le sud

mardi 18 septembre 2007 par Emmanuel Deslouis

Depuis quatre ans, le sud de la Thaïlande est le théâtre de violences interreligieuses de plus en plus meurtrières. Un membre de l’ONG Human Right Watch, Sunai Phasuk nous éclaire sur les raisons d’un tel déchaînement meurtrier.

Eurasie : Quelles sont les provinces thaïlandaises touchées par les violences ?
Sunai Phasuk : Les provinces du sud, c’est-à-dire celles de Pattani, Yala, Narathiwat, plus les districts de Jana, Thepa, Saba Yoi, Na Thawi de la province de Songkhla. Leur population est majoritairement musulmane et malaise. Les gens parlent un dialecte local du malais, le Jawi. Ces régions du sud constituaient des sultanats indépendants avant d’être annexés par le royaume de Siam en 1902, qui devient la Thaïlande en 1939. Pendant plus d’un siècle, ces provinces ont été le théâtre d’activités séparatistes à différents degrés.

Eurasie : Quelle a été la politique thaïlandaise dans cette région ?
Sunai Phasuk : Les autorités ont tenté de contrôler de manière centralisée l’éducation et les pratiques islamiques. Elles se sont désintéressées de l’économie locale et du niveau de vie des habitants. Résultat : une atmosphère générale de ressentiment et d’aliénation parmi la population malaise musulmane. Cela a nourri l’insurrection, qui s’appuie sur trois fondements idéologiques.

Eurasie : Lesquels ?
Sunai Phasuk : 1/ la croyance dans la grandeur de la terre islamique de Patani (Patani Darussalam), 2/ l’identification ethnique malaise et 3/ une orientation religieuse basée sur l’Islam.

Eurasie : Quand ont commencé les troubles ?
Sunai Phasuk : La résurgence du mouvement séparatiste est devenue visible en 2001. Cependant, elle s’est vraiment développée en janvier 2004. A l’époque, des militants séparatistes ont dévalisé un dépôt d’armes de l’armée dans la province de Narathiwat. Dès lors, la violence n’a cessé d’augmenter le long des provinces limitrophes de la Malaisie.

Eurasie : Qui sont les principales victimes ? Sunai Phasuk : Les civils, aussi bien bouddhistes que musulmans. Ils représentent environ 60 % des 2493 morts (dont 1281 musulmans et 1101 bouddhistes) depuis janvier 2004. Sur un total de 6544 victimes, entre janvier 2004 et juillet 2007, morts et blessés confondus. Ce bilan s’alourdit alors que nous parlons. Les victimes (hommes, femmes et enfants) sont pris pour cible en se rendant à leurs activités quotidiennes. Sur le chemin de l’école, du travail, sur le marché ou au restaurant. Partout !

Eurasie : quel est l’impact de la violence sur les communautés bouddhistes et musulmanes ? Sunai Phasuk : Dramatique ! La peur est latente, en particulier chez les fonctionnaires, la cible privilégiée des séparatistes. Des écoles sont souvent fermées dans des provinces entières après l’assassinat de professeurs ou l’incendie d’écoles. Sans compter les attaques contre des hôpitaux et le personnel médical qui ont un impact dramatique sur les services de santé. Les transports publics sont parfois stoppés. Il y a fréquemment des coupures d’électricité et des télécommunications quand des militants séparatistes visent des réseaux de téléphonie mobile et des infrastructures électriques.

Eurasie : Un événement ou une décision politique a-t-il déclenché ces violences ?
Sunai Phasuk : Non. Barisan Revolusi Nasional Patani-Melayu-Koordinasi (le Front national révolutionnaire malais du Patani-Coordination) ou BRN-Coordinate a plannifié cette résurgence depuis au moins quinze ans. Cette organisation est centrale dans la coordination de ces groupes séparatistes. Ceci dit, la politique brutale de l’ex-premier ministre Thaksin Shinawatra (renversé par une junte militaire en 2006) a fourni des arguments aux séparatistes. Ils avaient beau jeu de dire que leurs attaques étaient une revanche légitime contre les abus des autorités et des forces de sécurité. L’augmentation des recrues séparatistes et l’escalade de la brutalité est clairement liée à la colère des musulmans vis-à-vis du gouvernement.

Eurasie : Quels types d’attaques mènent les insurgés ?
Sunai Phasuk : Des fusillades à partir de motos ou de camionnettes. L’envoi d’engins explosifs improvisés. Cette dernière technique, largement utilisée par l’insurrection en Irak, a fait des émules dans le sud de la Thaïlande. Ce qui a fait augmenter de manière dramatique le nombre de morts civils depuis juin 2006. Human Right Watch a apporté d’autres preuves dérangeantes : les insurgés commencent à décapiter et à mutiler des corps, pour « punir » les bouddhistes et les civils musulmans suspectés de collaborer avec les autorités thaïlandaises.

Eurasie : L’insurrection dans le sud change t-elle de visage ?
Sunai Phasuk : A la différence de leurs aînés, les militants d’aujourd’hui ne font pas de différences entre combattants et civils. Selon eux, les Thaïs bouddhistes sont des cibles légitimes parce qu’ils représentent l’occupation de Patani Darussalam par les « kafirs » (les infidèles). Par ailleurs, la génération actuelle de militants pensent que les musulmans et les bouddhistes thaïs ne peuvent coexister dans les provinces du sud, que ce territoire n’est pas pour les bouddhistes, que c’est un territoire de « darul harbi » (conflits religieux ). Pour eux, la « libération » des provinces du sud signifie débarrasser cette région des Thaïs bouddhistes.

Eurasie : En quoi diffèrent les politiques de l’ex-premier ministre Thaksin et de la junte militaire vis-à-vis du sud ?
Sunai Phasuk : Pendant des années, les militaires thaïs ont fortement critiqué l’échec de Thaksin à comprendre la gravité de la situation dans le sud. Il a même remplacé l’armée par la police et a installé des amis à des positions importantes.

Eurasie : Et les militaires ?
Sunai Phasuk : Le coup d’état militaire contre Thaksin le 19 septembre 2006 a ouvert la possibilité d’une nouvelle approche dans le sud. Le général Surayud Chulanont, un réformateur quand il fut commandant suprême des forces armées, a été investi premier ministre de Thaïlande par intérim le 1er octobre 2006. Il a multiplié les initiatives pour regagner le soutien de la population malaise et pour ainsi avoir plus de chances de contrer l’insurrection.

Eurasie : Quelles initiatives ?
Sunai Phasuk : La retransmission télévisée le 2 novembre 2006 des excuses publiques du général Surayud à l’assemblée des musulmans à Pattani. Où il a admis que la situation passée du sud était en grande partie la faute de l’état.

Eurasie : D’autres initiatives ?
Sunai Phasuk : Il a annoncé le rétablissement du centre administratif des provinces des frontières du sud, que Thaksin avait dissoute, pour faciliter les enquêtes et les mesures à prendre suite aux plaintes de la population musulmane, concernant les responsables corrompus du gouvernement.

Eurasie : Cela a-t-il eu un effet ?
Sunai Phasuk : En fait, le général Surayud a été incapable de provoquer des changements significatifs. L’armée est à présent critiquée par des avocats et des défenseurs des droits de l’homme travaillant dans le sud : elle ne montrerait pas la volonté de transformer les déclarations de Surayud en actions réelles. Tandis que le « centre administratif » tente d’atteindre la communauté malaise, parce qu’il n’a pas les ressources nécessaires et ne peut traiter les questions des abus et des injustices que le général Surayud.

Eurasie : Qu’en concluez-vous ?
Sunai Phasuk : Il est peut être déjà trop tard pour appliquer les solutions des avocats de la réconciliation et de la justice. Tandis que la politique ratée et la stratégie sécuritaire de Thaksin ont certainement attisé le conflit, celle du gouvernement actuel a peu de chance d’avoir de l’effet, au moins à court terme, sur la direction du BRN-Coordinate ou sur ses militants.

Eurasie : Les insurgés sont-ils armés par un groupe terroriste étranger type Al-Qaïda ?
Sunai Phasuk : Non. Il n’y a pas d’investissement direct étranger dans l’insurrection. Par contre, les militants s’inspirent des mouvements jihadistes globaux en clamant qu’ils combattent pour libérer un territoire islamique d’une occupation « infidéle » (ainsi qualifient-ils l’état bouddhiste thaïlandais). Ils s’inspirent aussi des techniques utilisées par les islamistes en Irak, en Afghanistan, aux Philippines et en Indonésie : envoi de bombes puissantes sur les routes, engins explosifs improvisés et décapitations. Human Right Watch a recensé une trentaine de cas de décapitations.

Eurasie : Connaissez-vous le nombre de rebelles combattant dans le sud ?
Sunai Phasuk : Les autorités thaïlandaises ont estimé que des militants séparatistes bien entraînés ont établi de petites unités, des cellules qui comprendraient chacune de 5 à 8 membres, dans les deux tiers des 1574 villages des provinces du sud. Dans le même temps, on sait qu’il y a à présent plus de 7000 « pemuda » (jeunes) membres du BRN-Coordinate. Il existe un degré élevé d’autonomie opérationnelle dans chaque village. Les chefs, au niveau des villages, sont capables de décider quand, où et qui attaquer.

Eurasie : Y a-t-il une autre solution que l’indépendance pour satisfaire les gens du sud ?
Sunai Phasuk : La majorité des musulmans du sud préfèrent encore vivre au sein de l’Etat thaïlandais. Ils ne soutiennent pas le combat armé pour « l’indépendance ». Mais ils sont pris en tenaille entre des fonctionnaires abusifs et corrompus d’un côté et des militants séparatistes ultraviolents de l’autre.

Eurasie : Que faire alors ?
Sunai Phasuk : Assurer la justice et le respect des droits de l’homme devra être un élément essentiel de toute solution dans le sud. Les mesures militaires seules contre l’insurrection ne seront jamais suffisantes, ni durables. La question n’est pas d’être « doux » ou « dur », c’est plutôt d’être assez intelligent pour voir la nécessité de travailler sur le long terme.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


Annonces générales :

Accueil du site | Contact | Plan du site | Sites Web | En résumé | Espace privé | Statistiques | visites : 1719378

Droits d’auteur - copyright   Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Passionnés d’Asie  Suivre la vie du site Interviews   ?

Site réalisé avec SPIP 1.9.2b + ALTERNATIVES