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Entretien avec Véronique Chin, agronome

Ma petite ferme... en Chine

mercredi 8 novembre 2006 par Emmanuel Deslouis

Des petites exploitations familiales comme moteur de l’agriculture chinoise, telle est la conclusion inattendue de Véronique Chin, agronome spécialisée dans le développement agricole. Elle a terminé un doctorat à l’EHESS pour lequel elle a enquêté au cœur de la Chine. Elle nous offre la primeur de ses découvertes.

Eurasie : Quelle est la spécificité de l’agriculture en Chine ?

Une politique de distribution égalitaire des terres : les tailles des exploitations sont « formatées ». Dans chaque village, la plupart des terrains agricoles sont loués de manière égalitaire aux villageois pour un bail de 30 ans. En résumé, il y a une multitude de petites exploitations (plus ou moins 200 millions) et comparativement assez peu de grandes exploitations.
Les grandes exploitations existent, et à l’échelle de la Chine , elles sont nombreuses, mais elles restent secondaires en part dans la production agricole chinoise.

Eurasie : Peuvent-ils vendre leurs terres ?

Oui. Mais ce ne sont pas les paysans qui vendent personnellement leurs terres. Cela passe par le conseil villageois. Il peut vendre et ensuite répartir l’argent de manière égalitaire... même s’il y a parfois des détournements de fonds ! Dans la région que j’ai étudiée, les gens étaient plutôt contents de vendre leurs terres car ils avaient aussi des activités extra-agricoles et ne dépendaient donc pas uniquement de l’agriculture. Certains avaient par exemple touché 6000 yuans (environ 600 euros) ce qui représentait le revenu de plus d’une année de travail (le revenu minimum était d’environ 400 yuans/mois pour un ouvrier à l’époque de mes enquêtes).

Eurasie : De quand date ce système de répartition ?

De 1980. Et il a fait ses preuves, puisque jusqu’en 2003, la majeure partie des productions étaient encore issues de ces petites exploitations familiales. Les productions agricoles chinoises ont explosé depuis 1980, date à laquelle Deng Xiao Ping a ratifié la décollectivisation et institutionnalisé ce système de répartition égalitaire des terres.

Eurasie : Depuis quand rien n’avait changé ?

Depuis la collectivisation en 1956 qui avait figé la société : les paysans restaient à la campagne et les ouvriers dans les villes. Au moment de la décollectivisation, il y avait environ 800 millions de paysans entre lesquels ont été répartis égalitairement la plupart des terres. On peut dire que ce système contribue à stabiliser le nombre des exploitations en Chine. Bien sûr, pour qu’un tel système fonctionne, il faut comprendre que toutes les terres n’ont pas été - et ne sont pas - distribuées. Certaines servent de « réserve » et permettent d’ajuster les distributions en fonction de l’évolution démographique ; d’autres ne sont pas divisibles et sont donc plutôt vendues ou louées forfaitairement. Enfin, l’égalitarisme est un principe qui produit des résultats relatifs puisque tous les villages n’ont pas la même densité de population ni les mêmes types de terroirs.
Selon les régions, les évolutions diffèrent aussi. Dans les régions de montagnes pauvres, beaucoup de villageois partent - ce qui laisse plus de terres à ceux qui restent. Tandis que les régions riches attirent de plus en plus de migrants, consacrent de plus en plus d’espaces aux habitations, aux routes et aux industries et offrent donc de moins en moins de terres aux paysans.

Eurasie : Quel est le but de cette politique ?

Tout d’abord, stabiliser la société rurale. Permettre aux paysans de rester maîtres de leur exploitation, empêcher la résurgence du métayage et surtout éviter la multiplication des paysans sans terre. Historiquement, la prolétarisation des paysans a toujours engendré des tensions sociales et les rentes foncières élevées freinent le développement agricole.
En second lieu, contrôler l’exode afin de stabiliser également la société urbaine. La politique de distribution des terres traduit donc principalement une volonté de stabilité sociale et de régulation des flux migratoires. De fait, la Chine est un des rares pays en développement où l’on ne voit pas ou très peu de bidonvilles. Malgré tout, il y a énormément de paysans « flottants » c’est-à-dire de personnes délaissant temporairement ou durablement leur terres pour travailler en ville.

Eurasie : Quel pourcentage de la population est rurale ?

La population chinoise est officiellement rurale à 60 %, probablement 40 % dans les faits. Le système de distribution des terres est donc une sorte d’assurance chômage : si ça ne marche pas en ville, on retourne à l’exploitation. En fait, un très grand nombre de paysans sont recensés comme tels par les statistiques mais ne cultivent plus leurs terres. On trouve même autour des grandes villes comme Canton des paysans qui vivent de leur patrimoine immobilier. Ils construisent des maisons qu’ils louent aux ouvriers.

Eurasie : ... mais limitées en surface. Arrivent-elles à produire beaucoup ?

Oui. C’est l’exemple d’une agriculture paysanne qui produit beaucoup et de plus en plus. Même minuscules, ces exploitations sont très productives. Si l’on regarde les productions végétales, les rendements des exploitations familiales sont généralement supérieurs à ceux obtenus dans les grandes exploitations patronales. Les productivités progressent d’année en année grâce à la diffusion des semences à haut rendement, à la généralisation des engrais, mais aussi grâce aux aménagements hydrauliques réalisés pendant la période collectiviste. Si les paysans chinois parviennent à incorporer des techniques productives c’est aussi parce que les marchés ruraux sont très dynamiques. _ Dans le cas de l’élevage, la situation est plus compliquée mais on constate deux choses : d’une part, la première viande consommée en Chine, le porc, est principalement produite dans les petites exploitations familiales. Cela prouve que la petite taille des exploitations n’est pas un obstacle à la croissance.
D’autre part, les petites exploitations familiales peuvent se spécialiser et établir des élevages hors-sol de taille moyenne (élevage de 60 porcs par bande, élevage de 2000 poulets par bande, élevage aquacole sur 20 ares d’étang, etc.) et il y a donc une transformation progressive et adaptée de ces petites exploitations dans le contexte économique chinois.

Eurasie : La Chine serait-elle donc autosuffisante ?

Non. Il y a des importations - d’huiles, de soja, de poulet - et depuis 2 ou 3 ans, de céréales dont on pense qu’elles vont devenir de plus en plus importantes !
Mais il faut souligner que cette dépendance est d’une part limitée et en fait très récente. Jusqu’en 2003, la Chine importait très peu de céréales. Certes, les volumes échangés apparaissent importants, mais la part de ces importations était relativement faible par rapport aux productions intérieures jusqu’à récemment. De plus, la Chine n’importe toujours pas ni de légumes ni de viande porcine (à peine 2% de sa production intérieure) alors que ces productions constituent des consommations majeures - et que ces consommations sont en très forte croissance.

Eurasie : Comment les payans peuvent-ils survivre dans de si petites exploitations ? Leur revenu n’est-il pas bloqué ?

Dans beaucoup de cas c’est la pluriactivité qui leur permet de tenir. Et lorsqu’elles ne peuvent obtenir localement des revenus complémentaires (par exemple dans une usine installée dans leur village), les familles font souvent le choix d’envoyer un adulte travailler en ville. C’est une forme d’exode partiel. Parfois, toute la famille part, et les terres sont confiées à un cousin ou à un voisin. Il est vrai que les revenus de l’agriculture sont rarement considérés comme suffisants. D’autant plus que le coût de la vie ne cesse d’augmenter.
Du point de vue du revenu des familles, il faut reconnaître que la petite taille des exploitations est très souvent un facteur limitant. Et jusqu’à très récemment, il n’y avait pas ou peu de subventions gouvernementales.
Toutefois, il faut bien comprendre que cette petite taille n’est pas un obstacle au développement de l’efficacité technique pour les productions agricoles elles-mêmes.
Certaines familles s’en sortent d’ailleurs grâce à des spécialisations particulières, grâce au maraîchage intensif, à l’élevage hors-sol , ou encore à des productions à haute valeur ajoutée.
Il n’y a pas une évolution unique en agriculture (ni sans doute dans les autres secteurs), il y a des modèles variés.

Eurasie : De quoi dépend la rentabilité des petites exploitations ?

En grande partie du coût d’opportunité du travail, typiquement très bas dans un PVD. Dès que ce coût augmentera (grâce au développement des emplois industriels et terciaires), certaines activités agricoles traditionnelles produiront des revenus insuffisants - à moins de subventions. Le petit élevage qui est une activité secondaire très commune des exploitations paysannes apparaît par exemple déjà moins intéressant dans les zones riches où existent des offres d’emplois mieux rémunérées.

Eurasie : Pourquoi le gouvernement chinois se préoccupe t-il autant de ses agriculteurs ?

Pour deux raisons très simples : d’abord parce que la majeure partie de la population est agricole et que la stabilité sociale dépend de leur sort.
Mais aussi parce qu’il existe une tradition politique ancienne de fiscalisation de la paysannerie. Depuis la Chine impériale, ce sont les agriculteurs qui paient l’impôt et qui donnent donc une assise au pouvoir central.

Eurasie : N’y a-t-il pas d’abus à côté de cette fiscalisation officielle ?

Si. Il y a les dérives locales. Les fonctionnaires qui ponctionnent illégalement de l’argent. Du coup, il y a parfois des émeutes paysannes, souvent étouffées. De temps en temps, un fonctionnaire corrompu est mis en prison.

Eurasie : Vous m’avez dit que les petites exploitations datent de 1980. Sont-elles une nouveauté de l’ère Deng Xiao Ping ?

Non. La Chine a toujours eu des petites exploitations familiales. Les pays d’Europe aussi ont eu des agricultures familiales dans le passé. Mais la Chine se distingue par des tailles d’exploitation particulièrement petites et par une volonté politique très ancienne de protéger ces exploitations. Dès l’antiquité, les gouvernants ont cherché à maintenir une paysannerie libre pour pouvoir la taxer. En plus, la Chine disposait de techniques agricoles moins « consommatrices d’espace » d’où la possibilité économique d’exploitations plus petites. Il ne fallait par exemple que deux bœufs pour tirer une charrue (contre 6 en France) ce qui réduisait les espaces de pâture nécessaires au maintien des cheptels bovin et équin. Enfin, des guerres ont également favorisé la fragmentation des grands domaines seigneuriaux. Cette structure est donc un héritage historique ancien.

Eurasie : Quelle fut votre expérience en Chine en tant que Chinoise de France ?

Et bien... je ne pense pas être une Chinoise pour être exacte. Je suis née de parents immigrés et j’ai grandi en assimilant à la fois des éléments de culture chinoise et française. Mais il est vrai que l’histoire de la Chine a influencé celle de ma famille et que je me sens personnellement concernée par les problèmes de la société chinoise. Je voulais connaître la Chine plus en profondeur. Je savais par un précédent voyage que ce n’était pas simple. Les conditions matérielles étaient rudes mais pas insurmontables. J’ai été très étonnée par mes découvertes quotidiennes. Par exemple, à Canton, il y avait jusqu’en 1998 un brouhaha permanent. Puis un jour, on n’a plus rien entendu : le gouvernement avait décidé d’appliquer un décret anti-klaxon et « a mis au pas » toute la population en moins d’une semaine !
Ce qui a été dur : sur place, je devais penser en langue chinoise, or j’ai plus de difficultés en chinois qu’en français. Cela m’a donc handicapé au départ.

Eurasie : Vous avez eu du mal à obtenir les documents ?

Beaucoup de documents sont introuvables. Mais souvent, j’ai pu accéder à des documents confidentiels parce que les gens me croyaient chinoise. J’évitais de dire que j’étais française ! Globalement, les enquêtes bibliographiques ne sont pas si difficiles.

Eurasie : Comment se sont passées vos interviews avec les paysans en Chine ?

Pour faire des enquêtes dans des pays à parti unique comme la Chine, il faut avoir des autorisations. Mon statut était : « étudiante chinoise en Master à l’université machin » (comme je suis bilingue, personne ne se rendait compte que je n’étais pas chinoise). Le lieu de résidence qui permettait aux paysans de m’identifier avec confiance, c’était une ferme expérimentale installée dans le voisinage par l’Université en question, ou alors, c’était une station vétérinaire.

Eurasie : Comment choisissiez-vous vos interlocuteurs ?

Souvent, j’identifiais les fermes (les parcelles, les élevages), je demandais à qui elles appartenaient et j’essayais de rencontrer les agriculteurs. Parfois, je faisais d’abord un tour d’horizon avec le « comité villageois », l’administration du village, où des gens me disaient en gros qui faisait quoi, qui était riche, où étaient les moins riches, etc.. Avant de partir sur mes zones d’enquêtes, je faisais de toutes manières une première analyse générale avec les statistiques et les cartes topo. La vérité, toutefois, c’est qu’une fois les grandes directions tracées, au niveau des villages, les rencontres se faisaient souvent aléatoirement : je rencontrais les gens en traversant les champs, ou sur le chemin qui m’amenait à d’autres entretiens. Il y a du monde partout, donc on trouve toujours !

Eurasie : Comment meniez-vous votre enquête ?

De manière ouverte et évolutive. Je laissais les gens parler assez librement pour faire émerger des histoires et en évitant de trop les limiter dès le départ. Du coup, le choix initial des interlocuteurs n’était pas si important. Je faisais des « études de cas » et non une enquête statistique avec des règles d’échantillonnage strictes. Il en ressortait des informations très riches et souvent inattendues.

Eurasie : Des difficultés lors de ces interviews ?

Parfois, je ne comprenais guère plus que 30% de ce qu’on me racontait, car une partie des paysans ne parle pas mandarin mais seulement des dialectes que je ne connais pas. Dans un seul village se côtoient généralement au moins deux dialectes. Si on visite plusieurs villages, on est confronté à 4 ou 5 dialectes différents au minimum ! Pas la peine d’essayer de les apprendre à mon avis, sauf si on a beaucoup de temps. Pas la peine non plus de chercher un traducteur car on perdrait plus de temps à les trouver (il faudrait en changer à chaque nouvelle région d’étude) qu’à essayer de comprendre tout seul.

Eurasie : Pas simple ce travail d’enquêtrice !

Effectivement ! J’essayais donc de comprendre ce que je pouvais. J’observais leurs activités. Je vérifiais qu’ils ne m’avaient pas raconté des histoires ou que je n’avais pas mal compris. Je re-posais des questions similaires à d’autres pour croiser les réponses. Voilà pour le contrôle de mes infos.

Eurasie : Et vos notes ?

Je les prenais dans un calepin après avoir quitté mes interlocuteurs. Je ne prenais jamais de notes sous leurs yeux. Et je ne faisais jamais d’enregistrement. Histoire de ne pas les mettre mal à l’aise.

Eurasie : Pour quelle raison ?

Vu que je me baladais avec un statut d’étudiante et que je n’avais pas à mes côtés un responsable administratif (sauf sur une zone particulière) qui puisse exercer une sorte de coercition sur les paysans (comme quoi ils seraient obligés de répondre à la question que lui pose le fonctionnaire), je ne pouvais pas forcer les gens à répondre à mes questions. J’évitais donc de leur mettre sous les yeux des carnets ou magnétophones qui pourraient les inquiéter.

Eurasie : Aviez-vous quand même besoin d’autorisations ?

J’avais toujours sur moi une lettre d’autorisation délivrée par un directeur d’étude de l’Université. Mais on ne me l’a demandée qu’une fois, et c’était pas à la campagne, mais dans l’institution des statistiques à Canton. Donc en zone rurale, ce qu’on me demandait toujours, c’était « d’où viens-tu ? » Le « où » définit le « qui ». Je répondais simplement : je suis étudiante et je fais un stage dans la ferme expérimentale voisine ou alors je fais un stage dans la station vétérinaire du bourg.

Eurasie : Qui avez-vous interviewé d’autres ?

Toute la filière agricole et les experts :
- Agriculteurs : petits à grands dont chefs de village, ouvriers agricoles dans le cas de fermes patronales. Femmes, hommes (ils ne se répartissent pas les mêmes tâches).
- Techniciens : vétérinaires surtout, et subsidiairement agents de diffusion technique, fonctionnaires des bureaux de l’élevage (pour les statistiques et les infos générales sur les filières animales).
- Industriels de l’alimentation animale (gérants d’industrie de fabrication d’aliments pour animaux)
- Bouchers, volaillers (distribution finale)
- Personnel d’abattoir (porc) et transporteurs de porcs
- Statisticiens
- Economiste rural (chinois).

Eurasie : comment en êtes-vous venue à vous intéresser au fonctionnement des exploitations agricoles en Chine ?

« Qu’est-ce que les animaux mangent ? Est-ce que la Chine va importer des grains pour ses élevages ? ». Depuis 1995, ces questions reviennent souvent. Elles sont d’ailleurs plus d’actualité aujourd’hui. Des experts se sont alarmés de l’essor des productions animales et de l’évolution de l’autosuffisance chinoise en grains en regardant les statistiques. Ces questions étaient surtout débattues aux Etats-Unis où des équipes de chercheurs sino-américains suivent avec attention le développement agricole chinois.

Eurasie : Pas en France ?

En France, il y a assez peu d’économistes qui travaillent sur l’agriculture chinoise contemporaine. Et à ma connaissance, les équipes européennes intègrent moins de chercheurs Chinois que les équipes américaines. La barrière linguistique reste sans doute aujourd’hui un obstacle majeur.
En Chine, agriculteur c’est le métier du pauvre. J’ai dû investir une dizaine d’années pour acquérir des compétences d’économie, d’agronomie et de sinologie.

Eurasie : Les chercheurs avaient-ils une hypothèse sur la manière de les nourrir ?

Oui. Selon certains, ils nourrissaient les porcs avec des déchets alimentaires. On m’a donc envoyée sur place pour savoir si c’était le cas ou non. Des sociétés françaises m’ont demandé d’évaluer les besoins en grains du pays.

Eurasie : Qu’en était-il vraiment ?

Les porcs sont en grande partie nourris aux légumes ! A la patate douce et à la pomme de terre dans le sud, aux feuilles et tiges de ces mêmes patates, et aux choux dans le nord. Ils consomment aussi des grains, mais beaucoup moins qu’on n’imaginait.

Eurasie : Qui les élèvent ?

Majoritairement les petites exploitations familiales dont nous avons parlé précédemment. Leur production de viande porcine a remarquablement augmenté entre 1978 et 1999 et a réussi, jusqu’à un certain point, à suivre la croissance des consommations urbaines.

Eurasie : A quoi tient cette réussite ?

A l’utilisation de fourrages verts et grossiers moins coûteux que les grains, et à une rationalité économique que l’on ne comprend qu’en analysant le fonctionnement global de l’exploitation. Le petit élevage reste intéressant malgré des marges commerciales faibles car il apporte du lisier, permet de constituer une épargne. Les risques sont peu élevés grâce à une gestion souple de l’élevage : on peut accélérer ou ralentir l’élevage en fonction de la conjoncture.

Eurasie : Comment cela s’est concrètement traduit ?

Les productions animales auraient été multipliées par 10 entre 1978 et 2003 si on en croit les statistiques... même si on sait qu’elles sont surestimées.

Eurasie : Quelles sont les autres particularités du marché chinois ?

L’Etat ne régule que le marché des grains. Le reste est libéralisé. La Chine n’a plus véritablement de réseau coopératif (les coopératives ont été à l’origine du boum agricole en France dans les années 1960) parce que la libre association et les organisations sont interdites... totalitarisme oblige !

Eurasie : quel est le gros défaut de ce modèle ?

Les revenus des paysans sont coincés par la petite taille des exploitations. En pratique, les exploitations ne se maintiennent que grâce à la pluriactivité. Toutes les familles comptent un membre dans une usine, ou un ou deux membres qui travaillent saisonnièrement ailleurs.

Eurasie : Comment cela va évoluer ?

On ne sait pas trop ! En effet, les paysans en auront sans doute assez de voir leur revenu stagner pendant que les nouveaux riches se multiplient en ville. Mais là, on touche à la politique...

Eurasie : un autre bémol ?

L’autosuffisance chinoise, relativement bien assurée jusqu’en 2002 (sauf coton et oléo-protéagineux qui dépendent des importations), est en train de baisser.
Enfin ! diront les Américains et les Européens qui cherchent des débouchés pour leurs excédents de céréales.

Eurasie : Comment votre travail va être utilisé ?

Ma thèse produit à la fois des descriptions concrètes des exploitations et une analyse des dynamiques en cours. Avec un objectif de vulgarisation. Je pense qu’il constituera un ouvrage synthétique et global, en français, qui manque aujourd’hui.
Il devrait intéresser en premier lieu les sinologues. Ceux qui s’intéressent à la Chine s’intéressent à ses paysans puisqu’ils en constituent la population principale.

Eurasie : Mais aussi ?

Les agronomes qui étudient l’aide au développement agricole dans les pays pauvres. Enfin, les économistes qui s’intéressent aux différentes trajectoires de développement des pays ex-communistes.

Eurasie : Un regret ?

Oui. D’une part qu’il soit si difficile de mener des enquêtes technico-économiques en Chine.
Les enquêtes d’exploitation constituent la meilleure façon - la plus efficace car la plus directe - de répondre aux questions que l’on se pose. Mais le nombre de ces enquêtes est assez faible (par rapport à la profusion d’articles assez théoriques et souvent creux qui sont publiés chaque année à propos de l’agriculture chinoise) et beaucoup d’enquêtes sont très mal faites pour des raisons qui tiennent aux contraintes et aux moyens dont disposent les économistes tant chinois qu’étrangers. Pour bien faire, il faut rester assez longtemps dans un village, prendre le temps de le connaître, réfléchir à la pertinence des questions qu’on pose aux villageois, et pour le cas des économistes non-agronomes, travailler en coopération avec des gens qui comprennent vraiment les aspects techniques des productions. La pratique est cependant très différente. Beaucoup de gens trouvent le temps d’émettre une opinion sur l’agriculture chinoise, mais bien peu se donnent la peine d’aller chercher les réponses là où elles se trouvent. Du coup, il faut attendre des années pour avancer sur des questions qui n’étaient pas très compliquées au départ.
D’autre part, les premiers intéressés, les Chinois ne pourront pas lire mon ouvrage, qui leur apporterait un autre point de vue... Ils ont souvent une image dogmatique et dépréciative de leur agriculture : ils sont persuadés que seules les grandes fermes sont modernes et donc productives... Hélas, on a souvent tendance à s’émerveiller devant ce qui est gros et grand !

Eurasie : votre travail pourrait intéresser d’autres secteurs ?

L’agro alimentaire en Europe et aux Etats-Unis. Ceux qui veulent faire de l’agro business et en particulier ceux qui exportent vers la Chine. Ceux qui s’intéressent aux volumes de céréales consommées par les élevages en Chine.

Eurasie : Que vous a enseigné votre séjour en Chine ?

J’ai beaucoup appris sur l’histoire et le fonctionnement de la société chinoise... ce qui a également changé mon regard sur la France. Mais dans l’agriculture, j’ai acquis le sentiment que la Chine d’aujourd’hui manquait moins d’agronomes que d’éducateurs et de philosophes. Après les violences historiques qu’ils ont vécu, les Chinois du continent vivent dans une ambiance morale et sociale épouvantable. Ainsi une nouvelle vague d’artistes du moment a adopté un nom représentatif de cet état d’esprit : le réalisme cynique. Le pays de mes ancêtres... un pays où règne une telle dureté...

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis


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