Webzine Eurasie

« Kyôgen »

École Ôkura, famille Shigeyama

samedi 20 mars 2004 par Patrick Le Gac

École Ôkura, famille Shigeyama avec Sennojo Shigeyama, Akira Shigeyama, Doji Shigeyama, Shime Shigeyama

Nô et kyôgen constituent un couple improbable, sinon infernal : ils ont beau n’avoir pratiquement rien en commun, ils sont abolument inséparables. C’est qu’il faut bien que l’acteur de nô change de costume, de masque et de coiffure entre la première et la seconde partie de la pièce. Aussitôt l’humble acteur de kyôgen, qui appartient à une corporation distincte et longtemps jugée inférieure, lui sert de bouche-trou, profitant de la tirade qui lui est alors impartie pour paraphraser dans la langue des gens du commun les récits hautement littéraires que les acteurs et le choeur tragiques ont préalablement psalmodiés.

Et que serait sans les farces de kyôgen la journée traditionnelle de nô, sinon une interminable déploration ? Le personnage de kyôgen est bon vivant, roublard, buveur invétéré et prêt à tout pour étancher sa soif, il renvoie le spectateur à sa dérisoire et touchante humanité quand le nô le transporte hors de lui-même. Les saynètes de kyôgen, intercalées entre chacun des cinq nôs traditionnels, assurent le mélange des genres et rompent la monotonie, fût-elle majestueuse. Ce sont des farces au sens littéral du terme, puisqu’elles farcissent la journée de spectacle. Elles sont confiées depuis la nuit des temps, ou du moins depuis l’époque Muromachi (XIVe et XVe siècles), ce qui revient a peu près au même, à un petit nombre de familles qui en ont transmis la tradition : imaginons un instant La Farce de Maître Pathelin jouée par les successeurs en ligne directe de ses créateurs !

Les Shigeyama, qui nous délèguent pour l’occasion un grand-père blanchi sous le harnois, un fils dans la force de son métier d’acteur et un petit-fils appelé à assumer quelque jour le fardeau familial, sont de grands comédiens traditionnels qui savent aussi vivre dans leur siècle : ils jouent Beckett, mettent en scène des opéras de Mozart, et quand ils donnent notre Farce du Cuvier accommodée à la sauce kyôgen, il faut se pincer pour ne pas croire qu’elle soit native de Kyoto. Ils nous viennent avec deux petits bijoux du répertoire, aussi savoureux et immédiatement compréhensibles qu’un Arlequin de Goldoni quand il parle le vénitien dans la langue de Strehler. Ne les manquons pas !

Michel Wasserman

Extrait du dossier de presse de la Maison des Cultures du Monde

Article paru à l’occasion du Festival de l’Imaginaire 2004.


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