
- Affiche
« Life on a string » (La vie sur une corde) s’ouvre sur une procession mystérieuse et silencieuse de musiciens vêtus de robes noires et coiffés de chapeaux blancs. En s’installant ainsi sur la scène du théâtre des Bouffes du nord, les quatorze musiciens du Nieuw Ensemble donne le ton de cet opéra de Qu Xiaosong, compositeur chinois de la province du Guizhou : la mise en scène millimétrée a autant d’importance que la gestion des envolées lyriques et des silences.
Face à cet ensemble arrive Gong Dongjian, chanteur basse qui joue la figure du narrateur. Adaptation d’une nouvelle contemporaine et d’une pièce du 13e siècle, l’opéra « Life on a string » développe en quatre scènes la destinée d’un conteur traditionnel de maisons de thé, ces espaces sociaux chinois comparables à nos bistrots. Le conteur Laohan évoque dans un village de campagne la tragique histoire de Dou E, une jeune veuve qui, accusée à tort d’un meurtre, se sacrifie pour éviter des souffrances à ses proches. Cette abnégation est à rapprocher de la destinée du conteur, aveugle de naissance, qui patiemment narre des histoires jusqu’au moment où se brisera sa millième corde de luth. Pourquoi mille ? Son maître lui affirma : « Quand tu auras cassé mille cordes, ouvre ton instrument et apporte ce papier à un médecin. Les cordes que tu pinces sont ta vie ». Il se raccroche à cette échéance cet espoir, cette raison de vivre artificielle. Artificielle ? Lorsque la millième corde se rompt, le corps du luth ne révèle qu’une feuille blanche... Nullement désespéré mais probablement désenchanté, Laohan comprend ainsi la futilité de son attente. La seule chose importante ? Continuer à jouer avec la même énergie sans se préoccuper d’une quelconque échéance ou d’une improbable récompense.

- Qu Xiaosong
- Compositeur chinois de l’opéra
« Life on a string ».
© Photo : Elisabeth Melchior
Pour servir cette histoire faite de douleurs et de sagesse retrouvée, Qu Xiaosong a habilement mêlé silences et tumultes. Chaque interprète du Nieuw Ensemble est multi-instrumentiste : ils chantent, chuchotent, jouent des percussions avant de reprendre en main leurs instruments à cordes, à bois ou à vent. Chaque mouvement des musiciens est théâtralisé, stylisé pour apporter un mouvement supplémentaire (séquence de la percussion du gong, des légères clochettes, des coups d’archets inquiétants sur des violoncelles lugubres). Si les musiciens feignent de s’endormir, c’est pour mieux s’exclamer, se haranguer un instant plus tard. Certains passages de l’opéra sont sautillants comme dans des musiques populaires d’Europe de l’est. Qu Xiaosong avoue d’ailleurs s’être inspiré de musiques populaires des minorités ethniques du sud-ouest de la Chine. On y entend des dialogues très vifs et des renvois constants entre la flûte traversière, la clarinette et les cordes.
Malgré le talent de l’ensemble, le chanteur Gong Dongjian domine l’opéra par sa présence et sa vitalité. Il arrive sur scène, le visage fardé de blanc, vêtu d’une robe rouge sang, un bâton à la main. Il prend tour à tour une voix de basse puis de fausset comme certains chanteurs d’opéra chinois. Ces différentes voix figurent les personnages de son conte. L’apothéose a lieu lors qu’il découvre que son luth ne recelait qu’une feuille vierge. L’ensemble joue une musique funèbre, le conteur s’écroule face contre terre, et les projecteurs font rayonner un carré blanc sur le sol, l’espoir déçu.
Un exemple parmi d’autres de la force de « Life on a string » : même un auditeur non sinophone pourra ressentir des émotions en écoutant cet opéra contemporain qui manipule les atmosphères comme un effort modifie les battements du coeur.
Emmanuel Deslouis
Article paru à l’occasion de l’opéra de Qu Xiaosong interprété par le Nieuw Ensemble et Gong Dongjian et dirigé par Tang Muhai. Représentation du 3 décembre 1998 au théâtre des Bouffes du Nord.
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