« Mulian ou la descente aux enfers »
mardi 10 novembre 1998 par Emmanuel Deslouis

- Affiche
- « Mulian ou la descente aux enfers »
a été joué par la troupe de Chenhe
composée de musiciens et
acteurs amateurs.
« Je vous ordonne avec les gardes infernaux de vous emparer des fantômes pernicieux ». Quoi de plus étonnant que de découvrir un opéra qui s’ouvre sur un rituel de protection contre les esprits ? Scandé par une divinité, cet ordre résume la première scène de « Mulian ou la descente aux enfers », un opéra rituel de gaoqiang, le plus ancien style d’opéra chinois connu, qui n’utilise pas d’accompagnement mélodique mais uniquement des percussions.
L’introduction de la pièce n’est qu’une suite de prières protectrices et d’exorcismes : l’assistant de la divinité répand de l’alcool, fait brûler de l’encens et de l’argent factice, et demande une protection pour l’utilisation des fourches, frappe un épouvantail qui sera brûlé à la fin de la représentation. « Mulian » se déroulant dans le monde des morts et des démons, s’en protéger est une obligation sans laquelle les acteurs refusent de jouer. Une fois tous ces rituels accomplis, la pièce proprement dite peut commencer. Interprété pour la première fois hors de Chine, cet opéra rural de l’ouest de la province du Hunan s’inspire d’un mythe bouddhique autour de l’enfer et de la réincarnation.

- Dame Liu
- Dame Liu aux enfers est scrupuleusement gardée par deux démons.
L’histoire est dramatiquement simple : Dame Liu rompt son serment de rester végétarienne, elle est donc conduite en enfer par des démons. Son fils, Mulian, au prix d’une forte piété et d’une pureté religieuse sans borne, réussit à la tirer des tourments de l’enfer et lui éviter une réincarnation honteuse en chien grâce à l’aide de Bouddha.
Interdite pendant toute la période maoïste car faisant appel aux « superstitions », cette oeuvre donne à voir un opéra à visage humain (même si ses protagonistes ne sont que des morts, des divinités et des démons). Le spectateur occidental, plus ou moins familier de l’opéra de Pékin (anti-naturel au possible, net, sans accident), sera peut être décontenancé puis séduit par cet opéra de gaoqiang. Dérouté car la mélodie de la voix est rarement accompagnée par les instruments qui se restreignent à des percussions et les interactions sont nombreuses avec le public. On se retrouve entre la comédie de rue à l’italienne et la représentation plus classique. L’autre dimension étonnante est l’aspect ritualisée de « Mulian ».

- Mulian
- Par sa piété filiale et sa forte foi bouddhique, Mulian réussira à tirer sa mère des enfers.
D’ailleurs, cet opéra était jadis joué à l’occasion de funérailles pour que le mort jouisse de bienfaits dans sa vie future. D’un aspect moins « fini », moins raffiné, plus brut que l’opéra de Pékin, ce style séduit par son naturel et par son mélange de genres : dramatique, humoristique, poétique, terre à terre.
L’atmosphère est très importante : les comédiens déguisés en démons jouent constamment sur la peur des fourches qu’ils jettent bruyamment ou qu’ils plantent sur le sol et dans les poteaux, qu’ils se lancent entre acteurs, qu’ils brandissent en se ruant vers le public. Manipuler la peur n’est pas un acte innocent dans Mulian, la représentation de l’enfer et des fantômes est un acte dangereux pour les Chinois. On ne doit pas s’en moquer, mais au contraire agir avec précaution d’où les offrandes et exorcismes du début de spectacle. Les costumes et maquillages volontairement grossiers des démons et des monstres accentuent le grotesque des personnages.
Autre différence avec l’opéra de Pékin, il y a peu d’acrobaties, la chorégraphie est relativement simple. L’humour est souvent au rendez-vous notamment durant la scène où la déesse Guan Yin drague Mulian pour éprouver sa piété filiale, ou lorsque la servante de dame Liu, Jinnu, est forcée de faire un « strip-tease » devant deux fantômes en mal de vengeance.
Cette troupe de Chenhe, composée d’acteurs et de musiciens amateurs appartenant souvent aux minorités Miao et Tujia, a su conquérir un public parisien par leur grande vivacité, leur originalité et leur humour.
Cette vision taoïste de l’enfer surprend les spectateurs français à cause de la lourde hiérarchie de ses divinités, démons et gardiens.
La bureaucratie même après la mort, quel cauchemar !

- Démons
- Les démons font subir à Dame Liu les pires tourments de l’enfer.
Emmanuel Deslouis
Article paru à l’occasion du spectacle « Mulian ou la descente aux enfers » par la troupe de Chenhe (Luxi) de l’ouest du Hunan au théâtre Paris-Villette du 28 octobre au 7 novembre 1998.
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