« Peony Pavilion » de Tang Xianzu
lundi 14 décembre 1998 par Emmanuel Deslouis

- Affiche
Une seule scène de « Peony Pavilion » suffit à montrer son caractère hybride : opéra classique, musique moderne, décor minimaliste, costumes traditionnels, chant en chinois ou théâtre en anglais. Le metteur en scène Peter Sellars a extrait des scènes de l’opéra classique « Le pavillon aux pivoines » et les a transposé dans un décor moderne sur une musique de Tan Dun, un compositeur chinois contemporain.
Lettré de la fin de la dynastie Ming, Tang Xianzu décrivit dans cet opéra la naissance d’un amour absolu entre la fille d’un préfet, Du Liniang, et un jeune lettré sans le sou, Liu Mengmei. Sans se connaître, les deux se rencontrent dans des ébats oniriques. Incapable de retrouver un amour tel qu’elle l’a vécu en rêve, Du Liniang se laisse mourir. Insatisfait du résultat de ses études, le lettré retourne à la capitale et rencontre incidemment sous la forme d’un fantôme la jeune fille. Il parvient à la ramener à la vie et s’enfuit avec elle. Autour de cette trame, mêlant rêve et réalité, fantômes et vivants - comme c’est souvent le cas dans les récits classiques chinois - l’auteur explore toutes les facettes de l’amour, de la passion : renoncement, patience, tendresse, désir sexuel, haine, colère, joie, tristesse.
Pour mettre en exergue le caractère intemporel de cette histoire, presqu’une étude des sentiments, Peter Sellars a choisi un décor anti-naturel (« le pavillon aux pivoines » se déroule surtout dans le jardin aux abricotiers de Du Liniang) et ultra-moderne. Tous les éléments sont en verre transparent : les fleurs et arbres sont figurés par des tubes et bulles enfermés entre deux plaques de verre, des petits écrans de télévision sont aussi essaimés le long de ces parois. Les panneaux symbolisent également les pavillons.
Sellars a ajouté l’utilisation de la vidéo ; le jeune personnage de Liu Mengmei filme son visage affiché sur une vingtaine d’écrans répartis aux quatre coins de la scène. Difficile de focaliser son attention : d’un côté les deux jeunes comédiens anglophones se bécotent sur une table en verre tandis qu’une cantatrice et un danseur timide se frôlent sans se toucher, que les écrans projettent l’image de fleurs écarlates, qu’une narratrice déclame des vers classiques et que les musiciens asticotent leurs instruments. Sont-ce deux époques ? Le rêve et la réalité ? Une incertitude renforcée par les changements d’éclairage du décor qui passe du blanc crème au jaune et au rose au vert pâle puis à l’orange. Alors que la jeune fille se prélasse, se pomponne et lit des magazines la cantatrice classique chante son amour onirique.
Le chant et le jeu classique exagéré de l’opéra de Kunju est d’autant plus décalé que les actrices jouent non en costumes d’opéra mais dans de simples tuniques vertes ou jaunes. La voix magnifique de la cantatrice Hua Wenyi et sa gestuelle d’opéra traditionnelle, presque mimée, sont extrêmement touchantes de professionnalisme classique.
Après une première partie captivante dominée par l’opéra Kunju, la seconde partie principalement composée de musiques modernes de Tan Dun tranche dans le vif. Les parties lyriques plus modernes ne recueillent pas forcément l’adhésion de tous les spectateurs. On notera simplement la magnifique voix de la cantatrice soprano Yin Huang. Une oeuvre représentative de ce qu’a voulu montré le festival d’automne de Paris : une synthèse entre le passé et l’avenir et entre la Chine dans et hors de ses frontières. Dommage que l’opéra-fleuve « Le pavillon aux pivoines » n’ait pu être joué !

- Yin Huang
- La cantatrice Yin Huang, interprète dans le film « Madame Butterfly », se distingue dans la seconde partie de « Peony Pavilion ».
Emmanuel Deslouis
Article paru à l’occasion de la représentation de Peony Pavilion d’après « Le pavillon aux pivoines » de Tang Xianzu, musique de Tan Dun et mise en scène de Peter Sellars du 4 décembre 1998 à la MC 93 de Bobigny.
Droits d’auteur - copyright
fr
Arts asiatiques
Les arts chinois
?