
Eurasie : Comment avez-vous commencé à pratiquer la boxe ?
Philippe Sébire : Après 12 ans de judo en Normandie, mes parents m’ont envoyé à Paris pour trouver du travail. J’ai atterri à Nanterre où j’ai cherché à pratiquer un sport d’attaque. On était en septembre 1984, des amis m’ont emmené dans un salle de boxe thaï chez Kouider Abdelmoumeni. Le prof m’a inspiré confiance… Je suis resté 15 ans avec lui !
Eurasie : Quand avez-vous découvert l’Asie pour la première fois ?
Philippe Sébire : En 1986, lors d’un stage de boxe thaï avec mon professeur à Bang Kapi en Thaïlande. J’ai découvert les Thaïlandais dans leur intégrité martiale. Je pensais être fort, sportif, je suis tombé de haut ! En 1987, je suis revenu en Thaïlande pour apprendre à préparer un boxeur. J’ai été formé par Maître Phii Muu qui a poursuivi ma formation en France. Et puis en 1988, catastrophe, un accident m’a contraint à arrêter tout sport.
Eurasie : Finie la boxe ?
Philippe Sébire : Comme boxeur, oui. Mais ça a été le déclic de ma carrière d’entraîneur. Mon professeur m’a appris à enseigner le muay thai. Au départ, je pensais ne pas pouvoir être à la hauteur. Mais il m’a pris en main et m’a tout appris, notamment à gérer un groupe de 50 personnes. Je préparais les boxeurs que mon prof emmenait ensuite dans le monde pour des combats.

Eurasie : Vous vous êtes contenté d’enseigner ?
En fait, une question me trottait dans la tête : pourquoi le muay thai était réservé aux jeunes et pas à tout le monde ? J’ai dit à mon professeur qu’il devait être possible de créer une discipline praticable par tous. « Tu as une idée ? développe-la » m’a-t-il encouragé. Alors, j’ai travaillé des années sur ce concept qui allait aboutir au Gym muaythai. Il comporte du yoga, des échauffements, une partie rythmique, des assouplissements, de la relaxation.
Eurasie : vous avez de la demande ?
Oui. Dans notre club, on a une soixantaine d’adhérents de Gym muaythai sur un total de 140 adhérents. J’ai déjà formé trois profs de gym thai dans le cadre de la Fédération de Boxe Thai Muay Thai et Disciplines Associées (FBTMTDA).
Eurasie : vous emmenez vos élèves en stage ?
On a effectué plusieurs stages techniques en Thaïlande. Le dernier stage date de février 2007. Il a eu lieu à Phnom Penh et c’était le premier stage de boxe khmère. Il s’est déroulé sous l’œil du champion cambodgien Hey Puthong. J’avais treize personnes avec moi dont une Cambodgienne de France qui a pu redécouvrir sa culture.
Eurasie : dans de bonnes conditions ?
Les meilleures ! Nous avons été accueillis de manière très chaleureuse, à bras ouverts. Le séjour s’est terminé par des sanglots de boxeurs… Je n’avais jamais vu ça en Thaïlande. Les stagiaires français ont même reçu un certificat de boxe cambodgienne sous l’autorité des sports du Cambodge.
Eurasie : Qu’est-ce que la boxe khmère ?
C’est un art martial qui utilise les pieds, les poings, les genoux et les coudes. On lui donne plusieurs noms dont Pradal Serey, qui signifie « boxe libre », Kback Khun Khmer « Combat traditionnel khmer ».
Eurasie : ça a l’air de ressembler à la boxe thaïlandaise.
Oui, c’est quasiment identique. Quand je l’ai découvert, je me suis demandé pourquoi on appelle pas cela la boxe thaï. « Parce que l’origine est khmère » m’ont répondu les Cambodgiens en me montrant des fresques de temples d’Angkor. Il existe d’ailleurs des variantes régionales : le Tomoi en Malaisie et le Lethwei au Myanmar.
Eurasie : Qui sont les premiers : les Thaïs ou les Khmers ?
Les Khmers affirment qu’ils sont les premiers car il existe des bas-reliefs anciens sur le temple du Bayon à Angkor qui montrent des soldats dans des postures de combat. Ils considèrent que les Thaïs n’ont fait que commercialiser la discipline qu’ils ont inventé. Les Thaïlandais ont officiellement refusé en 1995 de reconnaître la paternité de leur boxe aux Khmers. A vrai dire, c’est un sujet de discorde incessant entre les Thaïs et les Khmers. Par ailleurs, je suis en train d’écrire un livre qui s’appellera « Renaissance de la boxe khmère ». Qui expliquera pourquoi cette boxe n’a pu se développer. Quelle que soit la vérité, merci aux Thaïlandais d’avoir développé la boxe thaï.
Eurasie : vous avez un projet pour promouvoir la boxe khmère ?
Après avoir découvert ce formidable vivier de boxeurs qu’est le Cambodge, j’ai pour projet d’ouvrir une école de boxe khmère… au Cambodge. Là-bas, il existe bien environ 70 clubs de boxe au Cambodge. Mais ils sont très rudimentaires. Moi, je veux fournir de vrais équipements aux boxeurs.
Eurasie : Où comptez-vous l’ouvrir au Cambodge ?
On m’a conseillé de m’installer à Siem Reap où viennent énormément de touristes, pour voir Angkor. C’est le lieu idéal pour médiatiser mon école qui s’appellera le « Cambodia Traditional Boxing Club ».
Eurasie : quand partez-vous ?
On est tributaire de la vente de notre maison en France pour partir au Cambodge. Car dans cette aventure, j’emmène ma femme et mes trois garçons. On espère pouvoir s’en aller en août prochain pour inscrire les enfants au lycée Descartes et commencer rapidement la construction de l’école.
Eurasie : Quelles seront ses caractéristiques ?
Elle sera construite sur un terrain de 2 ha, situé à 10 km de Siem Reap. Les équipements : deux rings d’entraînement, 16 sacs de frappe, des boucliers de frappe. Il y aura aussi une piscine de 15 mètres sur 25, un terrain de basket pour travailler les extensions et une salle de musculation. On va avoir toute l’artillerie pour la préparation des boxeurs. Dans cette école, je vais recruter les meilleurs entraîneurs professionnels. Je vais faire appel à des sponsors pour financer l’achat de matériaux.
Eurasie : quel type de boxeurs visez-vous ?
Je veux aider les orphelins : les entraîner, leur enseigner via l’association Krousar Thmey. En fait, je veux développer un sport étude. L’argent gagné sera bloqué sur un compte. Je ne pense pas être fou de vouloir aider les gens. J’ai 22 ans de carrière, surtout comme entraîneur. Mon but avec cette école de boxe : envoyer les boxeurs khmers au championnat olympique dans la catégorie du muay thai dès qu’elle sera intégrée. Je vais là-bas dans un but sportif et humanitaire. D’ailleurs, ma femme et moi avons déjà fait des actions humanitaires pour aider des écoles à s’équiper à Siem Reap. A Kompong Som et à Phnom Penh, on a amené des médicaments. Enfin, on a apporté des vélos pour des écoliers de Kratié.
Eurasie : vous n’avez pas peur pour la santé des jeunes boxeurs ?
Je veux développer leur protection. Qu’ils aient un casque pour se protéger. Je travaille en hôpital et je vois souvent des enfants blessés. Je suis vraiment désireux de protéger leur développement psychomoteur, qu’ils n’aient pas de séquelles, qu’ils puissent gagner plus d’argent et aider leur famille. Un enfant qu’on met KO en sera incapable. Il y a trop de dégâts neurocérébraux à la longue.
Eurasie : comment ferez-vous connaître votre club ?
Par un site Internet, puis par l’envoi de mails à tous les clubs de boxe du monde pour leur proposer de faire un stage dans notre école de boxe khmère.
Eurasie : et son financement ?
Par l’argent des stages de boxe khmère. Par les cours de Gym muaythai, par les abonnements à la salle de musculation. Par des locations de VTT à des touristes. Cette école devra être irréprochable dans ses prestations : qualité, hygiène, sérieux. Pour que les étrangers qui allaient en Thaïlande viennent au Cambodge. Enfin, je veux développer des équipements de boxe, sous une marque que j’ai créé BORAN, pour faire travailler des Cambodgiens. Un des généraux que j’ai rencontré veut aussi que je donne des cours de Gym muaythai sur la place de Siem Reap au petit matin !
Eurasie : Comment avez-vous été reçu par les autorités cambodgiennes ?
En août 2006, nous avons rencontré une secrétaire d’état, le général Sok Soka, qui dirige la gendarmerie et l’armée, le général Taemen, député des sports. Ces personnes m’ont écouté un dimanche matin à Phnom Penh. J’ai vu environ 15 personnes arriver en civil. Ils m’ont dit « qu’est-ce qu’on peut faire pour vous ? » J’étais bluffé. Je suis resté sans voix mais je n’avais rien à perdre. Je leur ai dit que mon ami le boxeur Krongsak m’avait proposé d’ouvrir un club en Thaïlande. Ils m’ont dit « n’allez pas en Thaïlande, on va vous aider à monter votre club ici ». Le chef de la sécurité de Siem Reap nous a même emmené voir des terrains. Cela serait impossible en France.
Eurasie : vous avez déjà parlé en France de votre futur club ?
Quand je suis rentré en France en août 2006, j’ai été à une Assemblée Générale avec le chef de la FBTMTDA. J’ai dit à tous « D’ici peu, on pourra aller faire des stages au Cambodge ». Des profs de boxe thaï m’ont dit, « dès que tu es là-bas, je veux être le premier à venir chez toi pour un stage ».
Eurasie : Et qu’en disent les boxeurs ?
Pour les faire venir, il faudra le bouche à oreille entre boxeurs : ils compareront les différences avec les entraînements en Thaïlande. J’ai déjà eu de bons contacts avec Aurélien Duarte, Dida, Luc Mensa du Team Zeitoun. Ce dernier a été au Cambodge avec Skarbowski qui a rencontré Hey Puthong. Le Français a dit qu’il était vraiment impressionnant sur le ring. Il s’est fait battre au 3e round.
Eurasie : vous vous limiterez aux pratiquants de muay thai ?
Non. Des boxeurs d’autres disciplines (K1, Viet Vo Dao…) seront sûrement curieux de découvrir la boxe khmère. Quand les boxeurs étrangers vont découvrir les boxeurs cambodgiens, leur détermination, ils vont tomber de haut. J’ai rarement vu autant de combats, qui se terminent par autant de KO. N’oublions pas que le Cambodge est un pays très pauvre et que les combattants se battent pour des primes de 50 dollars !
Eurasie : en attendant votre départ, comment allez-vous aider la boxe khmère ?
Ma première initiative : faire venir à Bercy le 16 juin le grand champion Hey Puthong qui comptabilise 200 combats pour seulement 8 défaites. Il va affronter Aurélien Duarte.
Un autre boxeur Meas Chanta va rencontrer Totof. Cela va permettre de révéler pour la première fois la boxe khmère au public français. J’attends la communauté cambodgienne pour qu’elle vienne encourager ces boxeurs. Les coups de coudes seront autorisés avec des protections. Je tiens à ajouter que mon épouse est très importante dans ce projet car elle téléphone tous les jours au Cambodge pour vérifier auprès d’un général que tout va bien se passer.
Eurasie : et après le 16 juin ?
Si le 16 juin 2007, la communauté cambodgienne vient en nombre, on organisera à l’automne 2007 une rencontre de boxe Thaïlande-Cambodge. Les Cambodgiens de France attendent cela, car cela sera au plus haut niveau. Mon but : devenir promoteur au Cambodge et amener des boxeurs khmers partout dans le monde.
Propos recueillis par Emmanuel Deslouis
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