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Wei Jingsheng à Paris

mardi 10 février 1998 par Emmanuel Deslouis

Cela aurait dû être un honneur pour la France de recevoir le plus vieux dissident chinois, Wei Jingsheng. Un homme de 47 ans toujours souriant malgré près de dix-huit années passées en prison de décembre 1979 à novembre 1997 avec une courte liberté de 7 mois entre 1993 et 1994. Quel fut son crime ? Avoir proclamé haut et fort la nécessité d’une réforme démocratique du système politique chinois dans un texte célèbre. Sans elle, toutes les réformes économiques de Deng Xiao Ping ne changeraient pas le caractère totalitaire du régime. Une réflexion juste qui se vérifia lorsque le mouvement en faveur de la démocratie du « printemps de Pékin » fut réprimé brutalement par les autorités fin 1978 - début 1979. Après quatorze ans et demi d’incarcération, Wei Jingsheng passa ses quelques mois de liberté à rédiger des articles et à accorder des entretiens. L’homme reste toujours fidèle à ses convictions. Les autorités le font donc « disparaître » du 1er avril 1994 au 21 novembre 1995, le plaçant en résidence surveillée. Il est ensuite condamné le 13 décembre 1995 à quatorze ans de prison pour avoir « tenté de renverser le gouvernement ». Maltraité, mal soigné, placé avec des prisonniers de droits communs, Wei Jingsheng voit sa santé se détériorer. A tel point qu’il accepte de s’exiler aux Etats-Unis pour y être soigné après sa libération pour « raisons médicales » le 16 novembre 1997.

Visite européenne

En mauvaise santé, il rencontre aux Etats-Unis de nombreux hommes politiques, organisations de dissidents et de Chinois de la diaspora. Puis il enchaîne avec une tournée européenne des associations. Le 14 janvier 1998, il a été entendu par la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale qui l’a invité. Il y fut reçu par son président, Jack Lang, puis par le président de l’Assemblée, Laurent Fabius.

Wei Jingsheng devra se contenter de ces parlementaires. En effet, l’Elysée et Matignon ont opposé un « refus concerté » à une rencontre avec le dissident. Ils proposaient en solution de rechange le secrétaire général du quai d’Orsay ou un autre ministre ! Il sera finalement reçu par M. Charles Josselin, secrétaire d’Etat auprès du ministère des Affaires étrangères, chargé de la coopération et de la francophonie.

Cet honneur qu’aurait dû être cette rencontre avec un ardent défenseur de la démocratie se transforme en honte.

Honte aux dirigeants !

Lors d’une conférence de presse au Press Club de France le 13 janvier 1998 organisée par Acat France, Amnesty International, France Libertés, la Ligue des droits de l’homme et Reporters sans frontières, Wei Jingsheng s’est exprimé sans détour sur ce sujet :
« Les politiciens occidentaux renoncent à leurs principes pour gagner le marché chinois. Lorsque j’étais en Chine, les communistes me disaient que les démocraties n’avaient que faire des droits de l’homme. Evidemment, je ne les croyais pas. Ce que je constate aujourd’hui de visu pourrait me faire croire qu’ils avaient raison... si je n’avais été reçu de manière formidable par la population. Je suis content de voir qu’en France les gens se préoccupent des droits de l’homme. Il faut que leurs dirigeants comprennent que les droits de l’homme ne sont pas une question chinoise. Ils concernent l’humanité toute entière. Le peuple pourra influencer ses dirigeants dans ce sens. Le désengagement des hommes politiques occidentaux sur la question des droits de l’homme a provoqué une grande déception chez les Chinois. »

Ainsi il espère que sa venue en Europe et aux Etats-Unis « encouragera l’élan du peuple vers la question des droits de l’homme ».

Arrivée inéluctable de la démocratie

Et la démocratie ? Wei Jingsheng estime que la majorité des membres du parti communiste reconnaît que si l’on ne démocratise pas une partie du système, la Chine ne pourra pas faire face aux défis du XXIe siècle. Même la minorité de récalcitrants qui vivent de la corruption sentent le caractère explosif du contexte actuel. Il note que même le président chinois Jiang Zemin a, lors de sa visite aux Etats-Unis, reconnu que « sans démocratisation, la Chine ne pourra pas se moderniser ». Une phrase qui a valu en 1979 quinze ans de prison à Wei Jingsheng ! Et qui fait écho au célèbre slogan « sans Parti Communiste pas de Chine nouvelle ».

A ceux qui affirment que le gouvernement chinois tient les occidentaux par le commerce, le dissident réplique : « Le parti communiste utilise le marché chinois comme un hameçon. Ce ne sont pas les gouvernements occidentaux qui sanctionnent la Chine pour son non-respect de règles économiques ou de droits de l’homme, c’est le contraire. Le marché chinois réel n’est pas solide. Le gouvernement joue sur ce concept presque virtuel de marché. Pourquoi virtuel ? Parce que la Chine ne respecte pas les règles mondiales de l’économie de marché. Elle est toute puissante sur son sol. Il faut que les gouvernements occidentaux fassent pression sur le gouvernement chinois, cela a un impact positif ».

Les méthodes du gouvernement

Que pense-t-il des tentatives du gouvernement chinois pour le faire passer pour un criminel ? « Il y a un mois le gouvernement chinois a déjà prévenu les occidentaux de ne pas me recevoir. Si Chirac ou Jospin ne me reçoivent pas, le président américain Clinton m’a reçu. Que les communistes me traitent de criminel me parait banal. Ils veulent assimiler les dissidents à des criminels de droit commun. La plupart des Chinois ne nous considèrent pas ainsi ».

Wei Jingsheng a rencontré de nombreux Chinois de la diaspora (les huaqiao). Peuvent-ils jouer un rôle politique ? « De nombreux Chinois d’outre-mer de New York m’ont raconté que le gouvernement chinois les encourage à investir dans leur ville natale. Une fois qu’ils ont monté une petite affaire, le gouvernement les tient s’ils ne se comportent pas de manière satisfaisante. Ce contrôle insidieux n’est pas le seul. Le gouvernement peut aussi utiliser comme otage la famille restée en Chine contre le Chinois d’outre-mer ».

Soutien aux droits de l’homme

Quels sont les buts que s’est fixé Wei Jingsheng ? « Soutenir la lutte pour les droits de l’homme. Renverser la tendance des gouvernements occidentaux. Et aider les organisations pro-démocrates en Chine. Le mouvement démocratique doit se dérouler en Chine, pas à l’extérieur. Je ne sers que de caisse de résonance aux revendications des ouvriers et des paysans ».

La conférence de presse sérieuse s’est achevée sur une note d’humour. Lorsque Wei Jingsheng s’est étonné de ne pas avoir été questionné par un journaliste de l’agence de presse chinoise Xinhua (Chine nouvelle), porteuse de la bonne parole des dirigeants communistes, le journaliste s’est levé et lui a lancé sans rire : « le gouvernement chinois a laissé Wei Jingsheng sortir de Chine pour raisons médicales, qu’il passe plus de temps à se soigner ! » Incorrigibles communistes !

Emmanuel Deslouis


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