
- Tien Wen
Tien Wen - Artiste Céramiste
Tout vient du discours entretenu entre la forme et le signe.
« En Asie, d’où je viens, le vide vaut un plein et un signe peut changer la forme, la forme peut transformer le signe. Je ne sais pas pourquoi je choisis telle ou telle forme : elle finit par s’imposer à moi pendant le travail. Je la sens lentement exister dans le même moment où je commence à projeter en moi le décor que je lui ferais porter ; c’est comme une longue gestation suivie d’un acte bref, souvent presque instinctif. Le tout étant d’arriver à penser, une fraction de seconde, que l’on est prêt à poser comme une signature sur la pièce et que ce signe épousera la pièce avec la complicité du feu. Tout comme dans la technique hsieh-hi à l’encre de Chine où le sens jaillissant est lié à l’imagination de celui qui porte le trait. Il y a un rapport à l’énergie dans mon travail, entre découverte des forces vitales et libre expression de soi.
Je ne sais pas expliquer non plus pourquoi, après tant de temps, à tourner la pièce au mieux, je lui inflige ce dé-tournage, ce détournement de forme quand je la contrains, quand je la frappe. C’est comme si je n’arrivais pas à choisir entre le plan et l’espace !
Si j’ai choisis la technique du Raku, c’est pour le côté brutal, la rudesse du matériau et tous les contrastes qu’elle offre, le noir, le blanc et les matières, le brillant et le mat, le satiné, le lisse, le rugueux, le craquelé. C’est pour l’extrême étendue des manipulations et la liberté d’expression qu’elle propose, que je m’y sens à l’aise. Ce qui m’intéresse, ce sont les collisions entre les automatismes et les hasards contrôlés, les accidents, les formes paradoxales.
Depuis deux ans, j’ai presque laissé tomber la couleur, je suis venue à l’expression la plus minimaliste dans la conception. Quand je travaille l’émail blanc sur la terre blanche, je travaille en creux, j’attends le feu. Mes repères sont un peu ceux du photographe en laboratoire, qui travaille ses pleins en négatif et attend la révélation. Mon révélateur, c’est le feu.
C’est uniquement par les formes aux modelés adoucis par les nuances de l’enfumage - cette infinie variété de gris irriguant les veines du blanc qui contrarient ou épousent les géométries dessinées, tantôt en les ouvrant, tantôt en les fermant - c’est dans cette « Part du Feu » donc, se diluant dans les vides où se perdent mes signes, que mon travail, le feu et moi, nous racontons des histoires... »
Portrait de Tien Wen
Née en 1963 à Taipei (Taiwan), de parents en fuite devant le régime maoïste, Tien Wen grandit dans le respect de la culture chinoise traditionnelle et des arts, entre un père enseignant l’opéra classique et une mère professeur de lettres, dans une société taiwanaise bouleversée, en recherche d’identité, profondément marquée par la présence chinoise, japonaise et occidentale.
Fraîche diplômée de l’Académie Nationale des Beaux Arts de Taiwan, elle participe comme comédienne à plusieurs créations théâtrales, troupes de théâtre pour lesquelles elle réalise également de nombreux reportages photographiques. Elle fréquente également les milieux de la photo, de la danse contemporaine et du cinéma (Edward Yang par exemple, auteur - réalisateur de Confusion chez Confucius).
1987, 24 ans. Elle cherche une voie d’expression artistique qui lui convienne et profite de l’assouplissement du régime nationaliste pour voyager. Elle choisit alors la France « comme un pays de référence culturelle et artistique » et étudie le français à l’université Paul Valery de Montpellier.
En 1990, après un retour temporaire à Taiwan où elle visite les collections du National Museum Palace de Taipei et découvre les collections de céramiques, céladons et porcelaines chinoises - émue par les collections de l’époque Song et Tang - elle s’installe en France et s’immerge dans la culture française. Elle collabore ensuite durant plusieurs années consécutives à l’organisation du « Festival du Film Chinois de Montpellier », de 1992 à 1998, comme interprète et membre du bureau du festival. Elle va en outre découvrir, en parallèle, le travail de la terre comme pratique artistique totale, à maîtriser de A à Z. Elle suit également des cours d’initiation au modelage, tournage et émaillage, participe à plusieurs stages de cuisson et de Raku et approfondit la technique en autodidacte.
En 1998, c’est le visionnage des films du Festival « Kéramos », aujourd’hui « Projections d’Argile », à Montpellier, qui achève de la convaincre et la conforte dans la voie qu’elle se choisit. Après un stage de construction de fours et cuisson au bois avec Loul Combres - céramiste et spécialiste des cuissons monumentales - elle s’aménage un petit atelier à domicile, de manière à travailler de façon autonome. Alors, elle commence à développer ses propres formes. En 2001, elle rejoint l’Association Ardidacte, où elle trouve un espace - atelier plus propice à son travail, ce qui ne l’empêche pas de continuer à chercher un espace « idéal ».
Aujourd’hui installée dans une ancienne roseraie, au sud de Montpellier, elle consacre tout son temps à la terre. Tien Wen y poursuit une recherche de style et d’expression graphique épurée, aux lignes simples et proches du matériau. Un travail qui gagne patiemment en force, puissance et profondeur, révélant une vision aiguisée du signe et une énergie brute contenue par une sensibilité remarquable.
La technique que Tien Wen utilise est celle du Raku, empruntée au Japon, car elle convient à ses aspirations dans la conjuguaison de la rigueur et du hasard du feu, dans la confiance à investir dans la matière naturelle. Mais ses formes portent la marque des espaces de la peinture chinoise (rouleaux, éventails...) et son graphisme celle de la calligraphie ancienne, libérée du sens, pour ne retenir que l’esprit du trait, cet infini dialogue du plein et du vide. Autant de questions sans réponse, de « Kouen » qui invitent à la méditation et à l’évocation intérieure du monde.
Les créations de Tien Wen s’inscrivent dans un cheminement individuel, ayant digéré les valeurs occidentales, et puisant, pour se construire, aux sources même de la culture asiatique, mûrissant calmement un projet artistique en phase avec son temps.
Texte de J-M Benech à l’occasion de l’exposition à la Galerie Librairie Impressions