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Entretien avec Shan Sa
Vivre après Tian An Men
Les événements de la place Tian An Men en ont marqué plus d’un, en Chine comme dans le reste du monde. La jeune auteur chinoise, Shan Sa, a sondé l’après-Tian An Men dans un roman poétique et passionné, Porte de la paix céleste.

Eurasie : Pourquoi avoir placé votre roman Porte de la paix céleste dans le contexte des massacres de la place Tian An Men ?

Shan Sa : Les événements de la place Tian An Men ont transformé ma vie. Ils ont absolument brisé toutes mes croyances préétablies : l’idéologie communiste, la stabilité sociale, le bonheur quotidien. Un monde s’est effondré devant moi. Le lendemain du massacre, j’ai pour la première fois palpé la vie et la mort. J’ai alors compris que la liberté n’était rien d’autre que la possibilité de vivre. Ces événements m’ont « déraciné », dévié de ma vie déjà toute tracée. Mon plan de carrière initial était de gagner ma vie en tant qu’écrivain. J’avais déjà été éditée en Chine. Je ne me souciais pas de mon futur. Après avoir vu Tian An Men, j’ai décidé de rompre avec cette vie et d’en recommencer une nouvelle. Pour vivre dans une autre civilisation avec une langue, le français, qui n’était pas la mienne.

Eurasie : L’héroïne en quête d’absolu, Ayamei, est donc une synthèse de vos sentiments ?

Shan Sa :Non seulement de mes sentiments mais de ceux de toute une génération de Chinois. Nous avons subi ce bouleversement de nos vies et de nos mentalités. Ce qui explique le parcours d’Ayamei qui commence une nouvelle vie après les massacres de Tian An Men.

Eurasie : Comment se traduit ce bouleversement ?

Shan Sa :Je le constate comme un fait. Aujourd’hui, il y a une telle suractivité économique et une telle frénésie de gagner de l’argent chez les jeunes que ce ne peut être que le résultat du désespoir. On leur coupe la parole. Il ne leur reste qu’à développer leurs autres capacités. Phénomène typique d’une société handicapée. C’est le résultat d’une rupture avec toutes les croyances préétablies. Après Tian An Men, l’histoire de ma génération devient une aventure. Tous les repères sont brisés. On ne sait plus quelle est la finalité de la vie.

Eurasie : Les premiers chapitres de Porte de la paix céleste présentent des personnages monolithiques. Lorsque l’histoire se focalise sur Ayamei et Zhao, le soldat qui la poursuit, les personnages gagnent en profondeur. D’où vient cette séparation ?

Shan Sa :J’ai voulu commencer par un passage dur, sec, journalistique. Il m’a permis de développer ensuite mon style de la dureté à la poésie. En allant au coeur du réalisme, on réussit à atteindre la poésie. Mes personnages monolithiques permettent de sonder l’événement Tian An Men et d’en extraire de la poésie. L’horreur de Tian An Men au début de l’ouvrage contraste avec la beauté de la nature où se réfugie ensuite Ayamei. La révolution et la paix éternelle.

Eurasie : Vous vivez actuellement en France. Comptez-vous retourner vivre en Chine ?

Shan Sa :Seulement quand je serai prête. Quand j’aurai la maturité suffisante. Il n’empêche que je suis persuadée de devoir consacrer ma vie à sauver la culture chinoise. Cela ne me pose aucun problème de vivre en Chine ou ailleurs. Pour bien connaître son propre pays, il faut d’abord se dépayser. J’ai hérité de beaucoup de choses en France : une manière de vivre, les relations sociales, une plus forte tolérance.

Eurasie : Beaucoup de traits de personnages de votre roman sont très justes, très typiques de la société chinoise. Quelle a été votre méthode pour les représenter ?

Shan Sa :J’ai voulu faire de mon roman une petite pièce d’opéra chinois. Dans l’opéra chinois, chaque personnage a un rôle prédéfini et porte un masque peint. Mes petits personnages autour des héros portent tous des masques. J’essaye à travers eux de capter les caractéristiques d’une société complexe. S’ils sont monolithiques, c’est qu’ils sont les acteurs d’un jeu d’opéra.

Eurasie : De quel oeil la jeune romancière que vous êtes considère la littérature chinoise actuelle ?

Shan Sa :La littérature chinoise contemporaine ? C’est le désespoir et la décadence. Il y a une déchéance générale de la langue chinoise. La langue manque de force. Pourtant, il y a beaucoup de choses à traiter dans notre langue. Les écrivains chinois ont beaucoup vécu, ils ont la richesse de la densité de la vie chinoise. Cette expérience est enrichissante pour d’autres pays comme la France. Il est bon que les Français lisent des auteurs chinois contemporains. Souvent la traduction française donne aux romans une beauté et une dimension qu’ils n’avaient pas en chinois.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

Publié par Emmanuel Deslouis le samedi 25 avril 1998
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