http://www.eurasie.net
Portail Webzine Cartes postales
 Accès privé  
Musiques des Lettrés et danse des Chamanes
Chants Kagok, Sijo et Kasa, musique instrumentale, danses.

De toutes les musiques d’Asie qu’il nous est donné d’entendre aujourd’hui, celles de Corée sont incontestablement parmi les plus attachantes, que ce soit pour leur beauté formelle, leur diversité, la passion que l’on sent sourdre derrière une apparente réserve et qui explose parfois en notes dramatiques d’une extrême intensité.

On peut alors se demander pourquoi elles sont si mal connues en France. La culture coréenne est bien autre chose que celle d’un pays récemment industrialisé. Véritable civilisation, elle s’est forgée tout au long de l’histoire plusieurs fois millénaire d’un peuple et d’une région, au contact certes de ses voisins chinois et japonais, mais avec un constant besoin d’affirmer son originalité.

Une musique ancienne et originale

Ce n’est pas un hasard si dès le VIIe siècle un ensemble de musique classique coréenne demeurait en résidence à la cour des Tang et allait se produire au Japon, exerçant l’influence que l’on sait sur le développement du gagaku.

Si la facture instrumentale révèle clairement l’appartenance de la Corée aux cultures est-asiatiques, l’histoire des genres et des répertoires nous prouve à l’évidence la spécificité de son identité musicale. Ainsi, à l’époque du royaume de Silla unifié (668-935), l’estime des lettrés coréens pour la civilisation chinoise les conduit à adopter la culture et les mœurs de la dynastie Tang et notamment le répertoire de musique de cour qui reçoit le nom de tang-ak, littéralement : "musique tang". Mais simultanément, la cour de Corée développe un autre répertoire, proprement coréen celui-là, le hyang-ak. Or, les siècles passant, on voit le tang-ak se transformer, se "coréaniser" pour finalement décliner et pratiquement disparaître dès les premiers siècles de la dynastie Choson (1392-1910) au profit du hyang-ak. On assiste là à un cas exemplaire d’absorption, de réappropriation puis d’élimination de formes culturelles exogènes.

Nombre de musicologues coréens considèrent, avec justesse, que sur de nombreux points, la musique coréenne est en définitive plus proche de la musique indienne que des musiques chinoise ou japonaise, que ce soit pour l’importance donnée à l’improvisation, ou pour ce traitement si particulier du son qui fait intervenir un travail à la fois précis et souple sur l’attaque, le timbre, l’enveloppe et la dynamique.

Mais c’est peut-être le profond enracinement de l’âme coréenne dans la nature qui donne la clef de l’essence de cette musique. Les influences manifestes du bouddhisme et du confucianisme ne sont jamais parvenues à effacer le fonds chamanique, dont les pratiques demeurent toujours vivantes aujourd’hui. Evocatrices de paysages aux formes tourmentées, les techniques vocales et instrumentales, combinant plénitude et âpreté, renvoient le peuple coréen à ses origines sibériennes et au chant profond des bardes.

L’auteur du Livre de la Musique (1492) le résume ainsi : « La musique naît dans le néant originel et se développe dans la nature. Elle est donc cause d’une émotion profonde dans le cœur de l’homme mais aussi d’une compréhension mutuelle et d’une compassion dans son esprit ». C’est sans doute cette dimension de la musique coréenne qui lui confère son universalité.

Les genres musicaux coréens

Les différents genres musicaux coréens se regroupent en quatre grandes classes :

  • les musiques de cour aak (tang-ak d’origine chinoise et hyang-ak proprement coréen) ;
  • les musiques religieuses bouddhiques et chamaniques, les musiques confucéennes faisant partie du répertoire de cour ;
  • les musiques villageoises ;
  • enfin les musiques roturières sogak qui furent admises à la cour à partir du XVIIe siècle, et qui comprennent :
  • la musique de banquet chongak,
  • l’"opéra" à un acteur p’ansori,
  • l’improvisation instrumentale sanjo,
  • la musique vocale qui comprend trois formes : kagok, sijo et kasa.

La musique vocale : Kagok, Sijo et Kasa

Le kagok, le sijo et le kasa sont apparus vers le XVIIe siècle et leur répertoire fut fixé lorsqu’ils furent introduits au palais pour compenser le déclin des musiques de cour, causé par les invasions japonaise et mandchoue.

Le kagok est une forme vocale cyclique. Son répertoire comprend vingt-sept chants qui se répartissent en fonction des modes musicaux et du sexe de l’interprète, treize chants sont interprétés par les hommes, treize par les femmes, et le dernier est exécuté en duo mixte. Chaque poème, dont la brièveté fait penser au haiku japonais, comprend trois vers, chaque vers se composant de quatre mots de trois à cinq syllabes. L’exécution musicale cependant n’épouse pas la forme du poème puisqu’elle le subdivise en cinq parties mélodiques encadrées par un prélude et un postlude instrumentaux (taeyôûm), et les troisième et quatrième parties étant séparées par un interlude (chungyôûm).

Le kagok est généralement accompagné par un petit ensemble instrumental comprenant la cithare komung’o, la flûte traversière taegum, le hautbois p’iri, la vièle à deux cordes haegum et le tambour en forme de sablier changgo. L’accompagnement s’organise en strates superposées qui lui donnent toute son épaisseur, faite de timbres mélangés et mouvants : la cithare se concentre sur la stricte exécution de la mélodie, qui est ornementée par la flûte et le hautbois, et soutenue par une pédale sonore à la vièle, tandis que le tambour assure une discrète ponctuation rythmique. La voix se développe en longues notes tenues, filées ou finement ornementées. Dans cet enchaînement de mélismes d’une exquise délicatesse, le poème éclate, le sens s’abolit, ne reste plus que la musique.

Le sijo est un chant lyrique qui était autrefois accompagné par le seul tambour en forme de sablier changgo. Aujourd’hui, comme il est souvent interprété en concert dans un programme de kagok, l’usage veut qu’il soit accompagné par un petit ensemble instrumental. Son style d’interprétation est assez proche du kagok, mais les lignes mélodiques y sont plus simples, les mélismes vocaux cédant la place à un étonnant travail de vibrato et à de subtils changements d’intensité.

Le kasa est un long chant narratif qui peut être accompagné par le tambour changgo ou par l’ensemble instrumental. Son répertoire comprend douze pièces dont la plupart sont strophiques. Le style d’interprétation se caractérise par un usage important du falsetto et un jeu de variation sur les voyelles qui l’apparente au chant bouddhique.

Texte de Pierre Bois (extrait du dossier de presse)
Maison des Cultures du Monde

Publié par Patrick Le Gac le dimanche 28 février 1999
Imprimer la pageEnvoyer cet article à vos amisHaut de la page
 

Copyright © Asie Média & Eurasie. État des stocks : 400 articles, 7 brèves, Moteur : Spiphttp://www.eurasie.net