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Entretien avec Fabienne Verdier, peintre calligraphe
Itinéraire d’une calligraphe
Fabienne Verdier est probablement la seule Occidentale à pouvoir revendiquer sans l’usurper le titre de calligraphe. Ayant suivi les enseignements d’un maître chinois pendant une décennie, elle présente dans un récent livre d’art les évolutions de son travail, synthèse entre la peinture occidentale et la calligraphie chinoise.

Eurasie : Pourquoi avoir bifurqué de l’école des Beaux-Arts de Toulouse vers la calligraphie chinoise ?

Fabienne Verdier : La première raison est ma déception de l’enseignement de l’art en France. C’était l’époque freudienne où l’on devait axer la création sur l’ego. Cette façon d’enseigner me paraissait un peu légère. Il me manquait un véritable enseignement, complet, comme à l’époque de De Vinci. Je me suis entraînée seule à la peinture tant que j’ai pu. J’ai été séduite par l’approche du silence que vit le peintre. Pour acquérir des bases solides, j’ai donc été étudier pendant trois ans à l’école des Beaux-Arts de Toulouse. Deux de mes professeurs (dessin et calligraphie) ont compris que les cours ne me suffisaient pas : ils m’ont encouragé à explorer d’autres domaines.

Eurasie : Comme la calligraphie ?

Fabienne Verdier : Effectivement. C’était un enseignement concret, complet et long. Par chance, cette nouvelle orientation allait pouvoir prendre corps grâce à un concours de la ville de Toulouse dont le premier prix était une bourse d’études pendant une année. J’ai refusé le prix et ai parlé au maire de l’époque, Dominique Baudis, de mon intérêt pour la Chine et la calligraphie. Très ouvert, il m’a proposé de faire partie d’un voyage pour sceller le pacte de jumelage entre les villes de Toulouse et Chongqing, située dans la province chinoise du Sichuan. J’ai encore refusé...

Eurasie : Pourquoi donc ? C’était pourtant une occasion unique de découvrir la Chine de 1984.

Fabienne Verdier : Je ne voulais pas me contenter d’un court voyage d’échanges culturels. J’avais entre temps fait la connaissance et sympathisé avec les sinologues Jacques Pimpaneau et Jacques Gernet qui m’ont poussé et aidé à entreprendre un plus long voyage. Mon projet de devenir la première étudiante à l’école d’art de Chongqing a enthousiasmé Dominique Baudis. Et j’ai finalement réussi à partir, grâce à une bourse, ce qui n’a pas plu à l’ambassadeur de l’époque, que j’avais de la sorte court-circuité : en effet les étudiants en arts allaient uniquement à Hangzhou ou à Pékin.

Eurasie : Vous avez donc commencé à étudier la calligraphie...

Fabienne Verdier : Oh non, cela aurait été trop facile ! Passé le premier choc frappant à la rencontre de la Chine des années 1980, je me suis retrouvée seule, dans un petit bureau administratif avec des barreaux aux fenêtres, face au bureau du PC et de la statue de l’écrivain Lu Xun. L’administration avait collé sur ma porte un dazibao, que j’ai mis des mois à comprendre, il interdisait aux gens d’avoir des contacts avec moi ! J’étais donc confinée, mangeait seule tout en voyant les étudiants chinois crever de faim et vivre dans des conditions très dure. J’étais loin de mon rêve de recevoir l’enseignement d’un maître calligraphe.

Eurasie : Comment avez vous réagi ?

Fabienne Verdier : Au bout de plusieurs mois, je me suis décidée à crier ma colère au directeur de l’école : être confinée et réapprendre l’académisme russe ne m’apportait pas grand chose. Il m’a répondu qu’il n’y avait plus de cours de calligraphie, mais il m’a laissé me mêler aux autres étudiants. J’ai enfin pu apprendre le chinois, ce qui m’a permis de découvrir l’existence de quelques maîtres calligraphes. J’ai immédiatement demandé à les rencontrer.

Eurasie : N’ont-ils pas été étonné de voir une Occidentale s’intéresser à leur art ?

Fabienne Verdier : Plutôt ! J’ai rencontré le maître Huang Yuan, totalement déconnecté de la vie universitaire. Malmené pendant la Révolution Culturelle, il ne survivait que dans son monde de paysages. Quand je lui ai demandé de m’apprendre son art, il m’a ri au nez, « vous une Occidentale et une femme ? Comment apprendre ? N’y pensez même pas ! ». Je lui ai souri et je suis partie.

Eurasie : Déprimée ?

Fabienne Verdier : Au contraire, son refus était normal, un maître calligraphe n’accepte jamais d’enseigner de but en blanc. Il faut constamment lui demander pour espérer un jour devenir son disciple. J’ai donc acheté des livres de calligraphie pour apprendre par moi-même. Je recopiais des pages et des pages de poèmes classiques. Pendant six mois, j’ai déposé chaque soir mes exercices devant la porte du maître sans obtenir de réponse.

Eurasie : Vous n’avez pas été tenté d’abandonner ?

Fabienne Verdier : Je l’aurais été si je n’avais été dans le même cours que le fils de ce calligraphe. Il m’informait que son père examinait chaque jour avec attention mes exercices. L’absence de réponse commençait à devenir pesante au bout de ces six mois. Et puis un jour, le maître Huang Yuan frappa à ma porte, mes rouleaux d’exercice sous le bras, et vint me parler de l’acuité de mes choix de calligraphie. Il n’avait plus enseigné depuis la Révolution Culturelle. Il sentait un « terrain intéressant » en moi. D’où sa proposition : « Il faut vous préparer à dix années de travail, c’est ça ou rien ! »

Eurasie : Comment s’est déroulé votre enseignement ?

Fabienne Verdier : Il s’est révélé être une suite d’émerveillements, de découvertes initiatiques et de voyages. Pendant des mois, on n’a pas pris le pinceau, mais on a réfléchi sur la manière d’être. J’ai donc appris une ascèse avant même la technique. J’ai visité toutes les montagnes sacrées de Chine, et ai rencontré les grands maîtres calligraphes, tous disparus aujourd’hui. Une caste de métiers que je n’aurais pu découvrir sans mon maître. Il m’a fallut apprendre, comprendre. Mais, ce n’était pas toujours facile ; je suis très souvent tombée malade et ai été confrontée à la dureté de la vie chinoise. Mon maître me cachait parfois dans des paniers pour prendre des bus dans des régions interdites aux étrangers ! La récompense de ces épreuves ? J’ai découvert les minorités ethniques et leurs cultures, inconnues de la majorité des occidentaux, et qui vont le rester à cause de la destruction de leur culture. Aujourd’hui les Hans, population ultra-majoritaire en Chine, éradiquent les cultures minoritaires, c’est un monde qui disparaît.

Eurasie : Comment s’est conclu votre long voyage ?

Fabienne Verdier : Après ces années d’étude, j’ai proposé mes services au quai d’Orsay pour gagner ma vie, je suis alors devenue attachée culturelle à Pékin. Et là, ça a été le coup de grâce : j’ai rencontré tous les intellectuels du milieu théâtral et musical. Quel choc que ce passage du monde intérieur à celui de la diplomatie où je n’étais qu’un pion. Mon maître est venu devant l’ambassade pour m’insulter d’être devenue une telle fonctionnaire.
Ensuite, j’ai du tout quitter car je suis tombée très malade, je suis partie me faire soigner à Hong Kong. Au passage de la frontière chinoise, les douaniers m’ont pris tout ce que m’avaient donné les maîtres chinois. A mon retour en France, je n’avais plus rien. J’étais très déprimée, désorientée ; j’en avais trop vu et trop supporté pendant dix ans. Les médecins français m’ont conseillé de changer de vie, et de me remettre à la peinture. Ce que j’ai heureusement fait !

Eurasie : Que pensent « les puristes » de vos mariages de techniques et de supports ?

Fabienne Verdier : Avant de quitter la Chine, j’ai fait une exposition de mes travaux en 1991 au Centre culturel français de Pékin. Les grands noms de la peinture se sont déplacés. L’un d’eux a fait un discours élogieux car il sentait que je respectais la tradition, il a félicité mes maîtres de m’avoir transmis leur savoir. Mes tableaux actuels sont venus après mon retour en France. J’ai créé mon univers en mariant influences et techniques : peinture primitive flamande, vernis, encre de ChineS Je suis enfin sortie de ma solitude en participant à des expositions à Hong Kong en 1993 et à Taïwan en 1997.

Eurasie : Quelles furent les réactions ?

Fabienne Verdier : Les anciens me soutenaient, les jeunes galeristes me fustigeaient, qu’ils soient avant-gardistes ou américanisés. Mon travail ne laissait pas indifférent : j’ai eu droit à des émissions à la télévision et à la radio. La ministre de la culture de Taïwan a pleuré devant mes tableaux, émue qu’une Française ait été la seule à recevoir cet enseignement et à le perpétuer en le renouvelant. Il y eut aussi des polémiques stupides : un galeriste m’insultait sans avoir vu mon travail. Au final, j’ai tout de même vendu tous mes tableaux. Une belle reconnaissance de mes calligraphies.

Eurasie : Parce que les Taïwanais conservent précieusement leur héritage chinois ?

Fabienne Verdier : Je pensais découvrir à Taïwan cet héritage mais réinterprété en fonction du présent. Au contraire, ils n’étaient pas du tout en phase avec le monde contemporain, ils ne réinventaient ni la calligraphie ni la tradition. D’autre part, les contemporains se contentaient de parodier le moderne occidental. Je n’ai pas encore trouvé mon alter ego asiatique ! Du coup, je me trouve en décalage aussi bien en Europe qu’en Asie.

Eurasie : Que vous a apporté la calligraphie ?

Fabienne Verdier : Je me rends compte que ce n’était qu’un moyen de comprendre le principe d’être de toute chose. Avec cette maîtrise, il est possible d’interpréter chaque élément de l’univers. Et de donner vie à une peinture. Je commence à découvrir que l’on a tout en nous, il suffit d’aller chercher ces données.

Eurasie : Elevée dans la tradition judéo-chrétienne, comment avez-vous fait pour intégrer le taoïsme, pilier de la calligraphie chinoise ?

Fabienne Verdier : Ce fut un très long processus. Mais mon maître ne m’a jamais dit quoi faire, tout s’est fait en suggestion, en intuition. Il y a une très grande liberté d’enseignement. Même dix ans après, je continue à évoluer, ce n’est pas la peine de tout vouloir comprendre d’un seul coup. D’ailleurs je refuse d’enseigner la calligraphie car je suis encore une « apprentie ».

Eurasie : Comment est née l’idée de votre livre « l’unique trait de pinceau » ?

Fabienne Verdier : Cela est venu d’une série d’ouvrages sur le minéral que j’ai illustré : « Rêves de pierre » et « Quand les pierres font signe ». Ils m’ont permis de rencontrer l’écrivain-poète-calligraphe François Cheng avec qui j’ai réalisé le second ouvrage. Il m’a ensuite écrit vingt quatre poèmes inspirés de mes tableaux publiés pour la collection « Les carnets du calligraphe » d’Albin Michel sous le titre « Poésie chinoise ». Ce livre a très bien marché, se vendant à plus de dix mille exemplaires. Albin Michel m’a recontacté il y a un an pour concevoir un livre d’art. D’où est né « L’unique trait de pinceau ». Il commence à se vendre très bien, car il est déjà en retirage ! La calligraphie n’est donc pas qu’une passion de connaisseurs.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

Bibliographie :

  • Les singes crient leur chagrin, éditions Musée Kwok on, 1984.
  • Rêves de pierres, éditions Paroles d’Aube, 1995.
  • Quand les pierres font signes, éditions Voix d’Encre, 1997.
  • Le chant des crapauds taoïstes, éditions Kwok on, 1997.
  • Poésie chinoise, éditions Albin Michel, 2000.
  • L’unique trait de pinceau, éditions Albin Michel, 2001.

-  Les livres de Fabienne Verdier


Publié par Emmanuel Deslouis le jeudi 15 novembre 2001
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