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L’avenir des morts au Viêt Nam
Les Vietnamiens ont investi leur environnement de forces dont la signification se retrouve dans la cosmologie vietnamienne qui s’inspire de celle élaborée par les Chinois. Dans cette représentation, le monde est mu par deux forces, le duong et le âm, principe mâle et femelle qui, par leur contradiction même, donnent souffle et vie à l’univers entier. La nature, comme tous les êtres vivants, participent de la même essence et sont en communication permanente par l’intermédiaire de ces courants vitaux.

L’homme est constitué des mêmes forces vitales que l’univers. Dès sa conception, l’être humain est constitué de deux groupe d’âmes : les hôn (au nombre de 3) auxquelles viendront s’ajouter dès la naissance les 7 (ou 9 pour les femmes) phách ou vía. La mort survient lorsque ces deux composantes se séparent. Ainsi, la vie se transforme continuellement et la mort n’est qu’une des étapes de la longue et lente évolution de l’énergie universelle.

Le culte des ancêtres pratiqué au Viêt Nam s’appuie sur ces développements théoriques mais l’ensemble de la population croient surtout en l’existence d’une vie après la mort qui ne peut être positive pour les morts comme pour les vivants que si les énergies d’une personne défunte sont canalisées. Pour ces raisons, les cérémonies funéraires, les célébrations d’anniversaire de décès comme les offrandes régulières qui sont offertes aux ancêtres composent un ensemble de pratiques et de croyances riches et variées qui ne forme pas une religion en soi mais qui représente un phénomène social duquel peuvent être extrait diverses institutions (le système de parenté, l’organisation politique et économique, etc.) qui fondent l’originalité de la culture vietnamienne.

Toutes les familles vietnamiennes ont un autel ancestral figurant, le plus souvent, dans la pièce principale de la maison. Ce culte se sépare du culte des morts car il s’adresse uniquement aux membres défunts d’une même famille. Cependant, tout mort n’a pas droit au statut d’ancêtre, n’est pas ancêtre qui veut ! Les défunts sont soumis à une classification que tous les Vietnamiens connaissent et à laquelle tous souscrivent : aux côtés des ancêtres familiaux virevoltent les âmes errantes des morts sans culte. Les conditions de la mort, l’entretien mortuaire, l’enterrement, le deuil et le culte offert par les vivants sont les conditions sine qua non à un avenir d’ancêtre.

La production d’un ancêtre commence dès le décès de l’individu. La famille doit s’occuper du cadavre (diverses préparations sont nécessaires) afin que le mort ne soit ni perturbé par des morts en mal d’avenir ni bouleversé par son nouvel état. Lorsque le jour et le lieu de l’inhumation sont arrêtés (on fait ici appel à un géomancien), l’enterrement a lieu. Les amis, la famille proche et les voisins sont conviés à la cérémonie qui se conclut par un repas qui est sensé recouvrir les dettes que le mort a pu contracter de son vivant.

La séparation corporelle entre le mort et les membres de sa famille étant effective, diverses cérémonies vont se succéder durant les trois ans de deuil (cette période est de moins en moins suivie en milieu urbain) qu’observeront les parents proches. La période de deuil étant passée, les anniversaires de décès continueront à se célébrer. Ces derniers donnent lieu à de somptueuses festivités (selon la richesse des familles) auxquelles sont conviés tous les proches du défunt : les réseaux de connaissance sont ainsi entretenus au fil des ans malgré la mort de ceux qui les avaient fait naître. Dans sa réalisation, le culte des ancêtres traduit les relations familiales, amicales et celles, plus lâches mais non moins importantes, de voisinage.

Tout événement familial, naissance, mariage, réussite professionnelle, construction d’une demeure, décès, est signifié aux ancêtres. Habituellement, c’est le chef de maison qui dirige la cérémonie. Ce jour-là, des bâtonnets d’encens parfument les lieux, ils sont sensés permettrent la communication avec l’au-delà. Des mets de choix sont offerts pour que les ancêtres soient dans de bonnes dispositions pour recevoir les hommages des vivants. Une fois l’offrande faite, le repas est redistribué aux invités qui profitent de ce jour de réunion pour discuter des affaires familiales (héritage, mariage, naissance, etc.). Lors de chaque cérémonie pour les ancêtres, les Vietnamiens font aussi des offrandes aux âmes errantes, celles-ci se font devant le seuil de la maison et permettent de se prémunir contre une éventuelle invasion.

Autrefois, le culte des ancêtres permettait aux familles aisées de préserver un héritage familial à l’intérieur de la lignée (Huong Hoa : des rizières, des biens immobiliers étaient redistribués par l’intermédiaire du culte des ancêtres). Ces dispositions sont beaucoup moins importantes actuellement.

Le culte des ancêtres n’est qu’un aspect de la réalité culturelle des Vietnamiens et il ne peut se comprendre qu’au regard d’autres agencements cultuels, d’autres organisations sociales. Ainsi, l’organisation des cérémonies liées à ce culte exprime la hiérarchie de chacun des membres dans la lignée familiale. De la même manière, les représentations de l’homme, de l’univers qui sous-tendent le culte sont autant d’éléments qui ne peuvent être détachés de cette pratique culturelle.

Pour ce qui est des familles vietnamiennes installées en France, la plupart continuent de pratiquer ce culte. Toutefois, les conditions sociologiques n’étant pas les mêmes, les festivités liées à cette pratique ont donné lieu à diverses orientations. Ainsi, les religieux bouddhistes prennent une place de plus en plus d’importance dans un culte où ils n’avaient aucun rôle. Les photos des défunts leur sont confiées, les cérémonies d’anniversaire sont célébrées, pour la plupart, dans les pagodes, les enterrements sont faits selon les lois françaises en vigueur. Malgré ces changements, en France comme au Viêt Nam, le culte des ancêtres reste largement pratiqué et les nouvelles dispositions (invitation aux anniversaires de décès par des avis télévisuels par exemple) montre la dynamique des croyances et des représentations qui sous-tendent ce culte. Si les vivants doivent s’adapter à de nouvelles conditions sociales, ils continuent d’assurer une longue vie à leurs ancêtres.

Ouvrages à consulter :
  • Nguyên Van Huyen, 1994 (réed.), La civilisation ancienne du Vietnam. Hànôi, Th ? Gi ?i (eds.).
  • P. Huard et M. Durand, 1954, Connaissance du Viêtnam. Hànôi, E.F.E.O.

Publié par Sylvie Chaves le mardi 11 juillet 2000
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