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Entretien avec Rithy Panh, réalisateur
Bâtisseur de mémoire
Le régime khmer rouge s’est rendu coupable, entre 1975 et 1979, d’un génocide au Cambodge qui a entraîné 2 millions de morts et disparus, soit un tiers de la population. Le réalisateur cambodgien Rithy Panh tente à travers ses films de reconstruire la mémoire que le génocide a détruite. Dans son dernier film S21 (sur les écrans français le 11 février 2004), il confronte les ex-gardiens et prisonniers du « bureau de sécurité S21 », qui était en fait le principal centre de détention à Phnom Penh. Près de 17 000 personnes y sont entrées et seulement trois en sont ressorties...

Eurasie : Le tournage du film S21, la machine de mort Khmère Rouge a-t-il été difficile à mettre en place ?

 
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© John Vink / Magnum
Rithy Panh devant une photographie d’un lieu d’exécution.

Rithy Panh : Le tournage n’a pas été compliqué car il a été longuement préparé. Quand on veut réaliser un tel travail, on ne peut pas s’engager dans cette entreprise en risquant de se tromper. Il faut peser chaque pas. Première chose : il fallait que je m’entoure d’une équipe cambodgienne qui comprenne la langue et qui sache ce qu’a été le génocide. Une fois la phase de formation de l’équipe terminée, il nous a fallu trouver les bourreaux et les victimes...

Eurasie : A-t-il été facile de les réunir ?

Rithy Panh : Nous avons dû parler longuement avec eux pour leur expliquer que nous ne sommes ni un procureur ni un tribunal. Au départ, ils avaient peur que leurs paroles ne se retournent contre eux. On a commencé à travailler dès qu’ils se sont sentis en confiance.

Eurasie : Comment avez-vous procédé ensuite ?

Rithy Panh : Il restait à définir les axes à développer dans le film. On a rapidement décidé de travailler sur les confrontations : victimes face aux bourreaux, bourreaux face aux archives et enfin bourreaux entre eux.

Eurasie : J’imagine que ça n’a pas été évident de faire parler les bourreaux...

Rithy Panh : Pour mettre en confiance les anciens gardiens de la prison S21, il fallait les laisser en groupe. Les laisser seuls face à la caméra était beaucoup plus difficile. Cela leur aurait donné l’impression de se trouver face à un procureur. Ils ont accepté de parler pour des raisons personnelles : la difficulté de conserver tout cela au fond d’eux-mêmes. Et puis, s’ils ont continué jusqu’au bout, c’est parce qu’ils le voulaient bien.

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© INA
Un des survivants, le peintre Nath confronte les anciens bourreaux à un de ses tableaux qui représente le dortoir des prisonniers.

Eurasie : Un gardien dit qu’il ne veut pas trop penser au passé parce que « ça lui fait mal à la tête ». Les Cambodgiens que vous avez rencontré veulent-ils se souvenir ou est-ce un effort trop douloureux ?

Rithy Panh : Les deux à la fois. Personne n’a envie de se souvenir de choses douloureuses, mais chacun a ses raisons d’en parler. Les victimes parlent, car elles ont le devoir de témoigner, pour ceux qui sont morts, pour leur rendre leur dignité. Les bourreaux parlent pour se libérer d’un poids. Mais la majorité des bourreaux au Cambodge a choisi le silence. Et c’est le pire.

Eurasie : Pourquoi la parole a mis si longtemps à venir ?

Rithy Panh : La plupart d’entre nous ne voulions pas parler car nous nous sentions coupables avec cette obsédante question « Qu’est-ce que nous n’avons pas su faire pour sauver nos proches ? » La famine, un des aspects du génocide, a déshumanisé les gens. Ce n’est pas le genre de chose que l’on aime se rappeler. Mais pour que les choses se reconstruisent, il faut parler et faire ce travail de mémoire. Sinon on transmet cette douleur à la génération suivante. Il faut clairement désigner le bourreau et la victime.

Eurasie : Dans S21, on a l’impression que vous effectuez une psychanalyse des geôliers et de leurs victimes.

Rithy Panh : J’essaye de rester au plus près des actes. Ce n’est pas de la psychanalyse, c’est comprendre comment la mécanique du génocide fonctionne. Au contraire de la psychanalyse, je n’ai pas voulu de sentiments. Un film ne peut pas tout dire : actes, gestes et sentiments. J’ai voulu filmer la mémoire des gestes, comme ce gardien qui effectue automatiquement ces gestes du passé. Je ne veux surtout pas mélanger les genres et introduire des sentiments qui pourraient biaiser le film. Mon film reste certes un travail cinématographique, mais il produit du témoignage.

Eurasie : Avez-vous tenté de mettre en parallèle les mécanismes de manipulation des khmers rouges avec ceux d’autres dictatures ?

Rithy Panh : Chaque génocide est bien sûr spécifique. Mais je vois un point commun : la déshumanisation de la victime, qui passe par la préparation du geste de génocide. Il y a un travail politique de préparation. Les khmers rouges ont affamé les gens, les ont déshumanisé. Aux yeux des khmers rouges, les victimes n’étaient pas des Cambodgiens, ils les ont tué en leur donnant un nouveau nom « les ennemis ».

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© Van Nath
Van Nath devant un de ses tableaux de Pol Pot.

Eurasie : Que vous inspire la « révélation » du génocide que prétend avoir eu le dirigeant khmer rouge Khieu Samphan en voyant votre film ?

Rithy Panh : Personne ne peut croire ça. Ce dirigeant essaye de noyer le poisson. Il dit qu’il est nationaliste et qu’il n’était pas au courant des massacres. Mais le génocide ne se résume pas à des exécutions directes, la famine en fait aussi partie. Tous les rapports de sections locales des khmers rouges remontaient jusqu’à la direction. Comment Khieu Samphan, chef de l’État, aurait pu les ignorer ? Cette déclaration récente de Khieu Samphan est juste un prétexte pour affirmer son nationalisme. Mais, on ne va pas le laisser faire. Il doit assumer ses responsabilités.

Eurasie : Comment peut-il être aussi ouvertement désinvolte ?

Rithy Panh : Les médias actuels manquent souvent de distance face à l’événement, d’où cette image biaisée de Khieu Samphan. « Plus le mensonge est gros, mieux il passe » disait la philosophe Hannah Arendt. Cette constatation n’a jamais été aussi vraie que dans le cas de Khieu Samphan.

Eurasie : Comptez-vous consacrer tous vos films à ce travail de mémoire sur le génocide ?

Rithy Panh : Je ne vois pas les choses comme ça. Je suis avant tout cinéaste, je ne calcule pas. Je fais des films par urgence. J’ai des engagements que j’essaye au mieux d’assumer. Dans l’ordre des urgences, les films sur le génocide passent en priorité. Si on est Cambodgien et qu’on ne s’intéresse pas au travail de mémoire...

Eurasie : Que pensent les Cambodgiens de votre film ?

Rithy Panh : Lors de nos projections, les réactions sont très bonnes. Il faut du temps pour faire changer les choses, et ce travail est nécessaire pour ne pas oublier. L’intérêt de ce film ? Initier la parole entre les jeunes et les vieux. Ensuite, chacun a sa propre histoire qu’il raconte à sa descendance. Mais si on ne parle pas de ça, le doute s’installe chez les enfants. Où sont leurs oncles, tantes, grands-parents ? En connaissant cette histoire, et en l’entendant de la bouche de leur famille, ils peuvent en parler. Ils peuvent évoquer leurs parents comme des gens courageux et non pas comme des voleurs.

Eurasie : Qu’attendez-vous des jeunes Cambodgiens ?

Rithy Panh : J’espère qu’ils n’auront pas honte de cette histoire et qu’ils comprendront que le génocide n’est pas le fruit de notre culture. Aucune culture ne génère de génocide, c’est l’idéologie qui en est à l’origine. Il faut être fort et courageux pour assumer cette histoire.

Eurasie : Et des non Cambodgiens ?

Rithy Panh : Qu’ils ouvrent les yeux pour que ça n’arrive pas aux autres. On réagit toujours trop tard quand on est dans un confort intellectuel, on ne veut pas aller vers les autres. Il faut rester vigilant pour éviter que ça se reproduise.

Eurasie : Les dirigeants khmers rouges encore vivants ne veulent pas assumer la responsabilité du génocide. La population cambodgienne peut-elle faire ce travail de mémoire si les responsabilités ne sont pas établies ?

Rithy Panh : D’où la nécessité d’un procès. Sinon il sera difficile pour les Cambodgiens de faire le deuil. Par ailleurs, si un tribunal doit les juger, il faut qu’il soit rattaché au Cambodge. Un tribunal uniquement international aboutirait à un échec...Prenez l’exemple de Milosevic : condamné par le tribunal international, son parti revient pourtant en première ligne en Serbie.

Eurasie : Pensez-vous que le Parlement cambodgien va ratifier la création du tribunal mixte (mi-international mi-cambodgien) ?

Rithy Panh : Pour l’heure, il n’y a pas de Parlement...Mais, dès qu’il y en aura un, il votera sûrement la création de ce tribunal. Un sondage a montré que les Cambodgiens veulent majoritairement juger les khmers rouges. C’est juste une question de temps.

Eurasie : Qu’est-ce qui est le plus important à propos du Cambodge et de son génocide : la question de la mémoire, de la responsabilité ou de la compréhension ?

Rithy Panh : Tout est lié. Si on fait ce travail de mémoire, les réponses aux autres questions se résoudront. Si une culture de l’impunité s’est développée au Cambodge, c’est parce qu’on n’a pas encore fait ce travail de mémoire. Pourquoi les nouvelles générations devraient respecter l’état de droit puisque ceux qui ont tué deux millions de personnes n’ont pas été jugés ? Il ne faut pas croire que la condamnation des cinq dirigeants khmers rouges suffira, il faudra parallèlement faire tout un travail de mémoire, rétablir toute la vérité sur ce génocide. Pour que les Cambodgiens puissent reconstruire leur identité et recréer des solidarités. Autant de choses que le génocide a brisé en miettes. Il faut désormais recréer des bases solides.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

Filmographie sélective

  • Site II (1989)
  • Cambodge, entre guerre et paix (1993)
  • Les gens de la rizière (1994)
  • Bophana, une tragédie cambodgienne (1996)
  • Un soir après la guerre (1997)
  • La terre des âmes errantes (1999)
  • S21, la machine de mort Khmère rouge (2002)

Liens

Filmographie et entretien

-  Le livre « La Machine kmère rouge : Monti Santésok S-21 » de Rithy Panh et Christine Chaumeau aux éditions Flammarion.


Publié par Emmanuel Deslouis le jeudi 5 février 2004
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