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Entretien avec Emmanuel Grimaud, anthropologue
Un Français à Bollywood
Comme tout bon anthropologue, Emmanuel Grimaud s’est immergé dans son sujet, le cinéma indien, en participant à des films. Un atoût pour nous inviter à « Bollywood », sujet de son ouvrage « Bollywood Film Studio ». Bombay doit ce surnom à son statut de ville-phare du cinéma indien. Elle se paye même le luxe de faire la nique à celui d’Hollywood.

Eurasie : Comment vous êtes-vous intégré au milieu du cinéma indien ? Quels différents métiers avez-vous exercé ?

 
Emmanuel Grimaud - 35.6 ko
Emmanuel Grimaud
"Les films américains passent pour être « mous » aux yeux du public indien. " (© photo : E. Deslouis)
Emmanuel Grimaud : Je me suis d’abord inscrit en 1995 dans une association de figurants. Un premier pas pour pénétrer dans le monde du tournage, puis j’ai approché le réalisateur Sanjay Bhansali qui m’a engagé comme assistant de réalisation sur son film Hum Dil De Chuke Sanam en 1998. Au début, je ne connaissais absolument rien au cinéma, donc j’ai fait le clap, on m’a mis à la continuité (l’équivalent de la scripte en France). Par la suite, j’ai même fait du doublage sur le film Dil to Pagal Hai de Yash Chopra : à l’époque, des distributeurs voulaient percer le marché français. En mettant bout à bout toutes ces expériences, j’ai réussi à avoir une vue d’ensemble de la manière dont cette industrie fonctionnait. Sur le plateau de tournage, je prenais en parallèle des notes pour le travail et pour ma thèse, qui est devenue ce livre ! Je l’ai conçu comme un manuel à entrées multiples (le film, le décor, la musique...), car la fabrication d’un film est faussement linéaire.

Eurasie : Il y a quand même un début !

Emmanuel Grimaud : Même le scénario est faussement fondateur d’un film, car il naît de réflexions sur les films antérieurs ou sur des projections passées. La réalisation d’un film est un ensemble d’opérations plus complexes qu’une simple translation d’un script en image. S’il y a un moment fondateur, c’est la réunion par le producteur d’une équipe : un réalisateur, un scénariste, un compositeur de musique, des acteurs, un chorégraphe. Dans cette équipe, le scénariste a un statut subordonné, il n’est pas très bien payé comparé aux scénaristes d’Hollywood aujourd’hui. Une autre différence ? En Inde, la période de pré-production est réduite à un mois, mais le tournage peut parfois durer un an ou plus ! Quasiment l’inverse d’Hollywood.

Eurasie : Quand est donc conçu le film ?

Emmanuel Grimaud : Sur le tournage. Mais ce n’est pas de l’improvisation. C’est une reconfiguration permanente du film : on y intègre des événements d’actualité au fur et à mesure du tournage. Le scénario n’est souvent qu’un point de départ où sont juste décrites les relations entre les personnages principaux. On alimente ça avec des images, de nouvelles scènes, des chants, des danses. Le film se fait en interaction avec le compositeur, le chorégraphe, qui ont un statut essentiel. Lors de mon enquête, le réalisateur Sanjay Bhansali a reconfiguré son film en fonction des chansons du compositeur, il s’est assis de longues heures dans le studio de musique et a inventé de nouvelles scènes qui n’étaient pas prévues dans le scénario. Cette reconfiguration n’a pas cessé jusqu’au montage, elle s’est même accélérée sur le tournage.

Eurasie : Un autre exemple de reconfiguration ?

Emmanuel Grimaud : Au bout de la chaîne, j’ai rencontré le propriétaire d’une salle qui avait complètement remonté un film des années 1960 pour attirer l’audience. C’était dans une petite ville du Rajasthan. Ce qui prouve bien qu’un film n’est jamais vraiment fini en Inde !

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Hum Dil De Chuke Sanam
E. Grimaud a travaillé sur ce film de Sanjay Bhansali. (© photo : indiafm.com)
Eurasie : Qu’est-ce qui vous a vraiment étonné à Bombay ?

Emmanuel Grimaud : La richesse du savoir-faire dans tous les départements de la cinématographie : pour fabriquer des machineries de caméra, pour concocter des effets spéciaux... La tradition des effets spéciaux remonte aux débuts du cinéma indien dans les années 1910. Qui ont été marqués par les films de Phalke, un véritable Méliès indien. Aujourd’hui encore, cette créativité et cette inventivité se retrouvent chez les machinistes, chez les cascadeurs ou encore chez les décorateurs.

Eurasie : Et dans d’autres métiers aussi ?

Emmanuel Grimaud : Des gourous pour cinéastes se sont appropriés les manuels d’Hollywood et les ont réécrit à leur manière. J’en ai rencontré un qui prétendait avoir écrit le « manuel universel ». Il alignait des théories de l’art dramatique indien classique, mélangées aux recettes des manuels d’Hollywood, dans lesquels il avait remplacé les noms des acteurs américains par des indiens !

Eurasie : Quelles difficultés le réalisateur rencontre t-il sur le tournage ?

Emmanuel Grimaud : Elles sont nombreuses, à commencer par l’indisponibilité des acteurs qui tournent plusieurs films à la fois. Ensuite, le tournage est un travail de coordination extraordinaire. J’ai toujours été étonné par le côté vertigineux de certaines prises de vue où on doit coordonner les mouvements des figurants et des danseurs par rapport à ceux des acteurs, le tout par rapport au mouvement de la caméra. Ces prises sont des petits miracles !

Eurasie : Y-a-t-il d’autres problèmes ?

Emmanuel Grimaud : Les acteurs principaux font toujours pression sur le réalisateur pour qu’on les mette plus en avant. Il y a souvent beaucoup de négociations pour obtenir un temps d’image supérieur. Le moindre accessoire et le moindre mouvement font l’objet de pourparlers. Et c’est toujours au réalisateur en définitive de trancher !

Eurasie : On trouve ça aussi aux Etats-Unis.

Emmanuel Grimaud : En France aussi et sans doute partout où on fait du cinéma, mais quand le script est faible, la négociation sur le tournage devient d’autant plus importante. En Inde, j’ai vu des scénarios de 3 pages ! Il n’existe pas un cinéma au monde qui a poussé si loin cette relativisation du script.

Eurasie : Quels films conseillez-vous aux néophytes pour découvrir le cinéma indien contemporain ?

Emmanuel Grimaud : Il faut d’abord savoir qu’on trouve de très bons films dans tous les genres (comédie, action, horreur, etc.). Des réalisateurs intéressants au nord comme au sud. Yash Chopra (Dil To Pagal Hai (1997), Darr (1994), Lamhe (1991), Chandni (1989)), Subhash Ghai (Kisna (2004), Yaadein (2001), Taal (1999), Pardes (1997)), Mani Ratnam (Ayitha Ezhuthu (2004), Yuva (2004), Kannathil Muthamittal (2002), Dil Se (1998)), Ram Gopal Varma (Bhoot (2003), Company (2002), Jungle (2000), Kaun (1999)), Sanjay Bhansali (Black (2004), Devdas (2002), Hum Dil De Chuke Sanam (1999), Khamoshi : The Musical (1996)), Karan Johar (Kabhi Khushi Kabhie Gham... (2001), Kuch Kuch Hota Hai (1998)) ou encore Sooraj Barjatya (Main Prem Ki Diwani Hoon (2003), Hum Saath-Saath Hain : We Stand United (1999), Hum Aapke Hain Koun... ! (1994), Ena Pravukal (1991)) et au sud un cinéaste comme Shankar (Jeans, Mudhalvan). Ils ont chacun contribué à façonner les tendances du cinéma commercial contemporain.

Eurasie : Combien y a-t-il de studios à Bombay ?

Emmanuel Grimaud : Beaucoup ! Dont une soixantaine de petits studios privés. Mais le principal studio reste Film City ; ceci dit il n’a rien d’impressionnant. Les films s’échappent des studios : beaucoup sont tournés dans des villas de location dans les banlieues riches.
Un des plus grands studios au monde vient d’être construit à Hyderabad, capitale de l’Etat d’Andhra Pradesh. Même des équipes de réalisation étrangères viennent y tourner en nombre. En fait, l’Inde constitue un immense studio à ciel ouvert, où l’on trouve tous les paysages possibles. Et Bombay est une ville représentative de cette diversité. Très contrastée, elle offre aussi bien des décors de gratte-ciels que de bidonvilles ou de villages.

Eurasie : Bombay est-il toujours le centre du cinéma indien ?

Emmanuel Grimaud : C’est un centre de production important, le premier en nombre de films produits par an. En moyenne, il y en a environ 250 par an. Par exemple, 218 films ont été produits en hindi en 2002. L’hindi étant la langue la plus parlée, les films produits en hindi à Bombay touchent un plus large public que les films produits dans d’autres langues (telougou, tamoul, gujurati, bengali...). Cependant les studios d’Hyderabad et de Madras au sud, qui produisent des films en langue telougou et tamoul, sont tout aussi prolifiques et souvent même plus créatifs techniquement.
Les techniciens, les acteurs et les réalisateurs tournent parfois dans plusieurs langues, ce qui entraîne de nombreux déplacements entre ces différents centres de production.

Eurasie : Existe t-il encore un cinéma d’auteur en Inde ? Le cinéma populaire de divertissement a-t-il tout emporté sur son passage ?

Emmanuel Grimaud : Je ne crois pas que les choses soient aussi tranchées. Il n’y a plus, comme ce fut le cas à l’époque de Satyajit Ray, de Ritwik Ghatak ou de la « Nouvelle Vague indienne » (Mani Kaul, Kumar Shahani), une coupure nette entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial. Aujourd’hui des auteurs de grande calibre font exploser ces frontières entre genres et tentent d’innover dans la sphère commerciale. Le développement actuel des multiplexes aujourd’hui permet de montrer une plus grande variété de films. La diaspora indienne a donné naissance à des auteurs de qualité : Mira Nair (Mariage des moussons, Salaam Bombay, Mississippi Masala, Kama Sutra) et Gurindar Chadha (Joue-la comme Beckham, The Closet, Bride and prejudice). Il existe un cinéma expérimental en pleine effervescence mais qui s’appuie sur d’autres réseaux de diffusion (des festivals, notamment à l’étranger). En France, plusieurs associations font la promotion du cinéma indien : Bollywood4dream, Bollywood Paris, Asieexpo...

Eurasie : Combien de films sont tournés chaque année en Inde ? Combien sont rentables ?

Emmanuel Grimaud : Environ 900 films sont produits en Inde chaque année si on comptabilise toutes les productions des petites industries cinématographiques régionales et pas seulement celles des grands centres. Il est difficile de dire combien sont rentables, car il y a une grande différence entre les chiffres affichés dans la presse spécialisée et les chiffres véritables. (On dit qu’en 2003 environ 10 % des films ont rapporté des bénéfices). En fait, peu de films ont un succès dans toute l’Inde. Beaucoup de producteurs l’ont compris et font des films qui visent des audiences limitées.

Eurasie : La télévision et ses soap, qui ont du succès dans toute l’Asie, supplantent-ils les films de cinéma ?

Emmanuel Grimaud : La télévision est un véritable bazar, entre les chaînes régionales et le câble, qui joue sur d’autres ressorts que ceux du cinéma. Pendant longtemps, les chaînes ne faisaient que diffuser des clips de musique de film. Ce n’est plus le cas. Un peu de zapping et vous ne verrez pas seulement des soaps mais aussi des chaînes religieuses qui diffusent des divinités 24h sur 24, des jeux, du théâtre populaire, de la musique pop, des défilés de mode et du cricket. Par la télévision s’instaure une autre forme de relation entre le public et l’écran. Le bazar télévisuel a poussé les cinéastes commerciaux à se remettre en cause, à inventer de nouvelles choses mais ce cinéma est de toute façon en crise permanente. C’est un jeu d’argent à haut risque et on n’est jamais sûr de réussir son coup.

Eurasie : Combien de personnes vivent du cinéma à Bombay ?

Emmanuel Grimaud : Là encore, il ne faut pas se fier aux chiffres officiels qu’il faudrait multiplier par trois. C’est une industrie aux ramifications nombreuses : chacun des secteurs du cinéma (décors, costumes, machineries, etc.) emploie de nombreux ouvriers de manière temporaire.

Eurasie : Devient-on riche quand on est acteur en Inde ?

Emmanuel Grimaud : Trèèèèès riche !

Eurasie : Comment sont traités et considérés les acteurs vedettes ?

Emmanuel Grimaud : Il y a une grande différence entre Bombay et les industries du sud de ce point de vue-là. De nombreux acteurs au sud sont devenus chefs d’Etat et ont été divinisés à l’image de Jayalalitha. Ce chef d’Etat du Tamil Nadu avait de nombreux temples qui lui étaient consacrés. Un acteur tel que Rajnikanth, parallèlement à son travail d’acteur, participe à des oeuvres caritatives et influence considérablement le jeu politique.
Dans le Nord, aucun acteur n’est allé jusqu’à la « divinisation », mais certains sont devenus parlementaires. Et la population considère toujours comme bénéfique de voir les acteurs ou de les toucher. Il y a une expression en hindi pour dire cela, on dit « prendre la vision (ou l’image) de quelqu’un » (darshan). Prendre la vision d’un homme politique, d’un gourou ou d’un acteur est quelque chose de bénéfique pour vous.

Eurasie : Quelle proportion de films américains est distribuée chaque année en Inde ?

Emmanuel Grimaud : Environ 5%.

Eurasie : Pourquoi les films américains n’arrivent-ils pas à écraser le marché en Inde comme ailleurs dans le monde ?

Emmanuel Grimaud : Les raisons sont multiples. Le cinéma s’est développé quasiment simultanément en Inde et en Europe mais le cinéma indien est dominant sur son propre marché depuis l’avènement du parlant (les années 30). Le marché indien (5 milliards de billets vendus par an !) est une énigme pour les Américains, quelque chose qu’ils n’ont jamais vraiment réussi à comprendre. De plus, les films américains passent pour être « mous » aux yeux du public indien. La clé principale est à chercher dans le mode de production local, extrêmement performant, réactif, même si en apparence les choses se font sur un mode plutôt chaotique !

Eurasie : Pourquoi y a-t-il toujours en Inde une volonté d’indianiser les films étrangers ?

Emmanuel Grimaud : Il est vrai que beaucoup de scénarios sont au départ des remakes, mais cela peut être aussi bien des histoires locales déjà entendues, des épisodes de la mythologie que des films produits dans d’autres régions de l’Inde. Tout le travail de la chaîne cinématographique consiste alors à en faire une « adaptation » acceptable. Chacun des corps de métier (compositeurs, chorégraphes, décorateurs, costumiers, etc.) se heurte à ce problème et fait preuve d’une grande capacité à ingurgiter ce qui vient d’ailleurs tout en développant des conventions propres. Il faut prendre le mot « remake » au sens fort. Il s’agit de reconfigurer pour faire sien. Par le biais des films, les cinéastes indiens ont réussi à proposer une « modernité » spécifiquement indienne.

Eurasie : Quelle est la fonction des chants et des danses qui ponctuent les films ?

Emmanuel Grimaud : Le statut de la chanson est variable, d’un simple interlude divertissant, elle peut devenir un moment essentiel dans la narration. C’est une « ponctuation » qui surgit généralement dans les moments forts d’une relation (entre le héros et l’héroïne par exemple). De nombreux réalisateurs composent d’abord la musique puis réélaborent complètement leur scénario en fonction d’elle. C’était le cas du film Hum Dil De Chuke Sanam sur lequel j’ai travaillé.

Eurasie : Et après votre travail sur Bollywood ?

Emmanuel Grimaud : J’ai un autre projet sur l’archéologie indienne. J’essaye de comprendre comment on a reconstitué la civilisation de l’Indus : de la fouille jusqu’au musée, en passant par les techniques d’imagerie virtuelle.
Curieusement ce n’est pas aussi éloigné du cinéma. Je travaille aussi sur des choses ponctuelles liées à la culture visuelle, comme les effets spéciaux ou les automates. Dans certains temples indiens, des scènes mythologiques ont été reconstituées avec des automates de divinités mécanisées. Mon travail est d’analyser comment on les fabrique mais aussi comment cela implique tout un savoir de la part des fabricants sur la façon dont les divinités bougent, le mouvement des dieux.

Eurasie : D’autres projets ?

Emmanuel Grimaud : Ce ne sont pas les projets qui manquent ! Je travaille actuellement sur un film avec un cinéaste indien, Amit Dutta, qui est un expert en effets spéciaux à l’ancienne. On a fait une recherche extensive sur les effets spéciaux utilisés en Inde depuis le XIXe, à partir du cinéma mythologique du Sud notamment. Ensuite nous sommes allés voir de vieux maîtres avec un scénario et on leur a demandé à chacun d’inventer un effet spécial qui modifierait l’histoire de départ. On s’est retrouvé au final avec un produit étonnant auquel on ne s’attendait pas. Le documentaire raconte comment le film a été fait au jour le jour, mais pour le moment on cherche des fonds pour le finir !

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

Sur le web

HotSpot (critique et achats de films -en anglais)

Bollywood Boulevard (site dédié au ciné indien avec un forum de discussion en français)

A Lire : Bollywood Film Studio. Ou comment les films se font à Bombay, par Emmanuel Grimaud, CNRS éditions, 2003.


Publié par Emmanuel Deslouis le jeudi 10 juin 2004
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