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Les journaliers au Japon

Esclaves du lendemain

lundi 4 juin 2001 par Emmanuel Deslouis

Représentants d’un sous-prolétariat tellement honni par la société japonaise qu’il en devient « invisible », les travailleurs journaliers japonais constituent néanmoins un groupe avoisinant le million d’individus, aussi libres qu’exclus de la norme.

Le Japon classe ses catégories sociales avec une précision quasi-clinique ; il existe ainsi un groupe qui ne se range ni dans celui des ouvriers, ni des clochards, ni des chômeurs, celui des travailleurs journaliers (les « hiyatoi » selon l’appellation japonaise actuelle). Comme leur nom l’indique, ces besogneux sont employés à la journée, ils ont un statut de « travailleurs libres » qui, loin de leur donner une réelle liberté, les aliènent dans cette « caste ». En effet, les patrons voient dans cette attitude un refus de s’insérer dans la société normale.

 Des miséreux très utiles

Si cette dénomination semble héritée de temps très anciens, leur groupe s’est développé au dix-neuvième siècle quand arrivèrent dans les grandes villes des miséreux et des habitants des campagnes. Les marchés de main d’oeuvre journalière (les « yoseba ») se formaient autour des taudis où vivaient les émigrants. Une condition liée à la misère. A la fin du dix-neuvième siècle, à peine 10 % de la population de Tokyo était issue des classes moyennes, le reste était uniquement constitué de classes basses. Ces journaliers effectuaient principalement des travaux de terrassement, de construction ou de transport. Dans l’entre-deux guerres (années 1920-1930), la majorité d’entre eux furent engagés dans l’industrie de guerre. L’industrie « traditionnelle » piochait dans ses rangs comme dans un véritable marché de la sous-traitance. Il suffit d’observer l’augmentation du nombre de journaliers à cette période pour s’en convaincre. Près de 174 000 en 1922, environ 540 000 en 1924 et 1,9 million en 1929, soit un tiers de la population ouvrière ! Ce nombre bondit à 2,4 millions en 1934 avec l’arrivée d’émigrants coréens, chinois, aïnous et d’Okinawa. Encore important par la suite, le nombre de journaliers avoisinait les 1,5 million jusqu’au début des années 1990. La période de reconstruction de l’après-guerre, le boom des années 1960 et les « quarante glorieuses » du Japon vont donc contribuer à l’effervescence de ce secteur. Dans les années 1950-1960, les paysans chassés par la mécanisation des travaux agricoles, les mineurs au chômage et les saisonniers vinrent grossir les rangs des journaliers dans les villes.

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Distribution gratuite de thé à l’entrée de l’association Sanyukai

 Un contrôle mafieux

Ils constituent toujours aujourd’hui une main-d’oeuvre confinée aux limites de la misère extrême. Cet enfermement est intimement lié à leur méthode de recrutement, contrôlée jusqu’à la première guerre mondiale par les « marchands de travail » (les « oyakata »), dont une partie marchait main dans la main avec la mafia japonaise. Ces derniers réapparurent après la seconde guerre mondiale : on les qualifiait alors de « tehaishi », ils étaient clairement en cheville avec la pègre japonaise pour laquelle ils recrutaient. Ils sont toujours prédominant dans le recrutement d’aujourd’hui. Moins regardants que les autorités sur les formalités administratives, ils attirent facilement les journaliers en besoin de travail. Mais cette absence de légalité rime parfois avec un non-paiement de salaire et autres violences. De plus, ces recruteurs prélèvent leur « taxe » sur le salaire des journaliers. Les proches relations entre eux et les yakuzas ont été violemment mises en évidence en 1984 lorsque le réalisateur Sato Michio - qui tournait un film sur les journaliers - a été assassiné.

 Des ghettos sous surveillance

Plusieurs mouvements de résistance contre le système des « oyakata » se sont développés au début des années 1970. Au final, les journaliers n’ont toujours que deux choix : l’agence de travail ou la rue. Depuis 1966 à Tokyo, la mairie a créé une agence pour l’emploi, malgré cela 70 % des contrats de travail dans le quartier des journaliers à Tokyo passent toujours par les recruteurs : ces « tehaishi » demandent moins de documents administratifs et payent en liquide ! Les marchés de main-d’ ?uvre journalière se sont implantés autour des taudis et des gares, lieux de rassemblement de ces « détenteurs d’une sous-culture de la pauvreté et du refus » comme les qualifie le journaliste Philippe Pons dans son remarquable ouvrage sur la misère au Japon. Au palmarès des plus grands ghettos de journaliers : Sanya à Tokyo, Kamagasaki à Osaka, Kotobuki-shô à Yokohama. Ces quartiers incommodent les autorités qui vont jusqu’à tenter de les effacer en les rebaptisant. Parallèlement, cela arrange les entreprises de disposer d’une main-d’ ?uvre pour les tâches difficiles. Ainsi, à Tokyo, les deux tiers des journaliers sont employés dans le secteur du BTP. Secteur détenu en grande partie par les yakuzas. La boucle est bouclée : les journaliers, déjà exclus de la société, travaillent pour les chantres de l’illégalité, les mafieux japonais. De leur côté, les autorités les maintiennent dans l’oubli, mais ne les « effacent » pas totalement - pour qu’ils ne se révoltent pas - en les laissant gagner l’équivalent d’un RMI. De quoi se loger dans les dortoirs de Sanya ou d’ailleurs, que leurs propriétaires osent qualifier d’« hôtels ». Les journaliers sont même rejetés par les classes moyennes de leurs quartiers, qui prônent un « assainissement » de la population. Et pour que l’ordre règne, la police a même installé des caméras dans les ghettos...

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L’association Sanyukai s’ouvre aux sans-abris, journaliers et chômeurs pour la distribution de repas, les coupes de cheveux ou encore des aides sanitaires.

 Aides extérieures

Que leur restent-ils lorsqu’ils ne trouvent pas de travail ? Le bain public, l’hôtel, l’alcool, vendre leur sang. En effet, il n’existe pas au Japon d’abris pour les sans-domicile, une population pourtant estimée à plusieurs dizaines de milliers ! La ville de Tokyo devrait construire le premier abri dans le courant de cette année. Un paradoxe supplémentaire pour ce pays qui avait coutume d’accompagner ses travailleurs du berceau jusqu’au cimetière.
Rejetés par les leurs, il fallait que ce soit un étranger à Tokyo qui consacre tout son temps aux journaliers et autres individus à l’existence précaire, le québécois Jean Le Beau et son association « Sanyukai », « les amis de Sanya » (Voir les photos de Dimitri Ianni). Il leur distribue à manger, de quoi se laver, des vêtements et leur apporte des soins médicaux de base. Aux journaliers s’ajoutent les sans-domicile, les chômeurs... qui vivent le long du fleuve Sumida sous des cartons en guise de maisons, ou encore dans le parc Ueno sous des centaines de bâches bleues. Des associations chrétiennes leur distribuent de la nourriture : en effet, les exclus ne peuvent compter que sur les missions et les ONG pour recevoir de l’aide. Et surtout les travailleurs les plus âgés qui ont un mal fou à retrouver un emploi, même journalier. Que ce soient des organismes extérieurs à l’Etat qui leur viennent en aide n’est pas très étonnant. Le Japon de la « norme » les considère comme des êtres « invisibles », qu’il ne veut pas voir et qu’il essaye d’effacer. A cet égard, une dernière anecdote aidera le lecteur occidental à comprendre cette absurdité : selon les lois municipales de Tokyo, les cartons où logent les sans-abris ne sont pas autorisés sur la voie publique. En fait, la police place des panneaux indiquant qu’à telle date les cartons doivent être enlevés. Le jour dit, les SDF les déplacent ailleurs, avant de revenir. Le matin, ils déplacent leur carton avant que les travailleurs se rendent à leurs bureaux. On tolère une situation sans accepter de la voir. Combien de temps cette attitude hypocrite peut durer face aux violentes mutations économiques que connaît actuellement le Japon ?

Emmanuel Deslouis

Les photos de Dimitri Ianni

A lire :

  • Précarité et isolement social. Le monde des travailleurs journaliers japonais, de Anne Gonon, Monographies de la MFJ série Société, Maison franco-japonaise, 1995.
  • Misère et crime au Japon du XVIIe à nos jours, de Philippe Pons, Bibliothèque Sciences Humaines, Gallimard, 1999.
  • Qualité de la ville et ghettos des travailleurs journaliers au Japon, de Philippe Pelletier, dans La qualité de la ville. Urbanité française, urbanité nippone. Ouvrage collectif, Maison franco-japonaise, 1987.
  • Résultats d’une étude sur les journaliers menée à Sanya : http://www.sscnet.ucla.edu/issr/csu... (en anglais)

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