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Entretien avec Hiroshi Toda, réalisateur japonais

Conteur de sensations

mercredi 19 octobre 2005 par Emmanuel Deslouis

Le cinéaste japonais Hiroshi Toda est un personnage à part : depuis presque trente ans, il partage sa vie entre son travail, infirmier en psychiatrie, et sa passion, le cinéma. De ses premiers courts métrages jusqu’à ses derniers longs-métrages, Snow in Spring et September Steps, il a déjà tourné une douzaine de films. Découvrez ce cinéaste passionné par le processus de création.

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Hiroshi Toda
© Skeleton Films

Eurasie : Vous avez toujours concilié votre travail d’infirmier et la réalisation de films. Pourquoi n’avez-vous jamais complétement sauté le pas vers le cinéma ?

Hiroshi Toda : Je trouvais intéressant de pouvoir faire les deux choses à la fois. Je ne me suis pas posé la question de choisir entre les deux... Si je veux être parfaitement honnête, je dois vous avouer que je préfèrerais me consacrer davantage au cinéma.

Eurasie : Quelle est l’origine de ce mélange des genres dans votre vie ?

Hiroshi Toda : Lorsque j’étais jeune, mes parents étaient opposés à ce que je me lance dans le cinéma. Ils étaient très conservateurs. J’ai donc préféré les rassurer en choisissant un métier plutôt « sûr ». A cette époque, les métiers de cinéma étaient considérés comme des « métiers yakusa ».

Eurasie : C’est à dire ?

Hiroshi Toda : Ils les voyaient comme des professions artistiques, donc peu sûres à leurs yeux. Pour les gens qui vivaient à l’époque de mes parents, les métiers de cinéma leur semblaient inférieurs. Pas du premier choix ! Donc je me suis lancé dans le métier d’infirmier en psychiatrie, je l’ai trouvé très intéressant. J’ai donc décidé de conserver ces deux « activités ».

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Hiroshi Toda et le journaliste d’Eurasie
© Skeleton Films

Eurasie : Comment les Japonais considèrent le cinéma ?

Hiroshi Toda : Pas vraiment comme un art. D’ailleurs il est considéré comme inférieur aux autres arts. Les Japonais le voient plutôt comme une forme de divertissement. .

Eurasie : Avez-vous insufflé des éléments de votre expérience d’infirmier en psychiatrie dans vos films ?

Hiroshi Toda : Si je l’ai fait, c’est de manière inconsciente. Mes deux métiers sont clairement séparés. On peut objecter que je parle dans mes films de l’âme humaine et de ses dysfonctionnements (comme dans Snow in Spring où le vieillard perd la tête, et toute la famille est focalisée sur lui). Mais ce sujet m’intéresse indépendamment du cinéma. Est-ce que mon travail médical a influencé ma façon de faire des films ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que ça m’amuse de scruter l’âme humaine.

Eurasie : Pourquoi avoir pendant longtemps privilégié le moyen-métrage ?

Hiroshi Toda : J’ai choisi le format en fonction des films. Pas pour des raisons financières. Mon premier long métrage a été Six Jizo. Après huit années sans tourner de films. J’ai cru que Six Jizo allait être mon dernier fim, j’ai donc voulu tenter une nouveauté. Ça a marché et ça m’a plu, donc j’ai continué !

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Hiroshi Toda
© Skeleton Films

Eurasie : Vous faîtes des films très atypiques : à mille lieues des grosses productions japonaises ou hollywoodiennes. Comment êtes-vous perçu au Japon ?

Hiroshi Toda : Je ne me pose pas vraiment la question de savoir comment je suis perçu. Mais je suis curieux, donc, lors des projections de mes films au Japon, j’ai un peu interrogé les spectateurs. Ils me disaient que mes films étaient beaux, beaux dans le sens artistique. Les gens ne disaient pas spécialement qu’ils étaient intéressants, mais seulement qu’ils étaient beaux.

Eurasie : Avec quels cinéastes japonais vous sentez-vous des affinités ?

Hiroshi Toda : Aucun parmi les cinéastes modernes. Chez les anciens, j’adore Akira Kurosawa, mais pas trop Ozu ! Je préfère les cinéastes français, comme Robert Bresson ou Jean-Pierre Melville.

Eurasie : Y a t-il des choses que vous vous interdisez lorsque vous faîtes un film ?

Hiroshi Toda : Oui. Les zooms, par exemple. Je tourne surtout des plans fixes. Je n’aime pas trop expliquer une histoire, avec des dialogues ou de la musique. J’essaye d’éviter les effets au maximum. Par contre, je ne m’interdis aucun thème.

Eurasie : Qu’est-ce qui vous a fasciné dans le cinéma au point de vouloir y consacrer une bonne partie de votre vie ?

Hiroshi Toda : J’aimais beaucoup regarder les films quand j’étais jeune. Ils me projetaient dans un monde fictif, étrange et différent. Il est arrivé un moment où je n’arrivais plus à me projeter dans les films. J’ai donc commencé à filmer mes propres films pour retrouver cette sensation. La rupture entre les réalisateurs anciens et les modernes a peut être eu lieu au moment où le Japon a été envahi par une multitude de productions hollywoodiennes. Désormais, les films se ressemblent presque tous. Ce qui me déçoit vraiment. Les films japonais suivent aussi cette voie.

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Monsieur Yamada dans « Snow in Spring »
© Skeleton Films

Eurasie : Dans vos films, et notamment Snow in Spring, il y a très peu de dialogues. Parfois même, on pourrait couper le son et comprendre. Pourquoi cette absence de dialogues ?

Hiroshi Toda : Tout expliquer au public n’est pas la meilleure façon de procéder. C’est lui qui doit traduire le film à sa manière. Lui seul peut combler cette « absence » par ses propres émotions.

Eurasie : Dans vos films, j’ai été frappé par l’aller-retour entre des scènes très réalistes et des moments de pure fantasmagorie. D’où viennent ces passages assez surprenants ?

Hiroshi Toda : Mélanger le réalisme et le fantasme est selon moi l’essence de la vie. Ma façon de vivre les choses. Ces sensations que je ressens, je les transmets ensuite. Je filme les sensations, plus rarement les histoires, linéaires et chronologiques. D’ailleurs la sensation peut complétement dépasser l’histoire. Je peux même modifier le scénario sur place, pendant le tournage. Le processus de création en direct !

Eurasie : Comment avez-vous rencontré le formidable vieil acteur de Snow in Spring et September steps ?

Hiroshi Toda : Au départ, je réalisais mes films à Fukui, la ville où je suis né. A cette époque, je ne connaissais pas monsieur Yamada, le vieux monsieur de Snow in Spring. Puis, les médias ont parlé de mes films. Et monsieur Yamada qui était aussi passionné que moi de cinéma a décidé de me contacter. Il voulait travailler avec moi. C’était il y a 20 ans. Puis j’ai créé ma clinique, et nous nous sommes perdus de vue pendant une dizaine d’années.

Eurasie : C’est lui qui s’est proposé de jouer dans vos films ?

Hiroshi Toda : Oui. Il se retrouvait dans mon travail. Dès que je lui ai donné le rôle dans Snow in Spring, il est tout de suite allé se documenter dans un hôpital et étudier le comportement des personnes âgées. Il était passionné. Je me suis rendu compte à ce moment-là que nous partagions la même passion. Dès ce film, nous avons repris contact puis nous avons fait September Steps.

Eurasie : Vous avez un autre point commun avec Monsieur Yamada ?

Hiroshi Toda : Tout juste ! Il voulait être acteur, mais ses parents avaient refusé, donc il est devenu projectionniste. Tous les deux nous voulions travailler dans le cinéma, mais avons été « bridés » par nos familles.

Eurasie : Dans Snow in spring y a-t-il une part d’autobiographie ?

Hiroshi Toda : Pas vraiment. J’ai essayé d’exposer ma vision de la famille. Des relations familiales. De la situation des vieilles personnes. J’ai peut être inconsciemment traité ce sujet car mon père a été malade, et je m’en suis occupé comme le fils de monsieur Yamada dans le film. Mais je m’en suis rendu compte après coup !

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Tempête rouge
© Skeleton Films

Eurasie : De quoi parlera votre prochain film ?

Hiroshi Toda : Je suis en train de filmer un film de samouraï, Tempête rouge, sur un personnage qui s’appelle Miyamoto Musashi. Son histoire a été décrite par l’écrivain Eiji Yoshikawa. Je n’ai pas décrit le personnage tel qu’on le raconte mais tel que je le vois. Je l’ai décrit davantage comme un opportuniste que comme un héros. Tout le monde le considère comme un héros. Je l’ai décrit comme un homme avec ses défauts.

Eurasie : Cela risque d’hérisser des gens au Japon !

Hiroshi Toda : Ce n’est pas grave ! Je suis prêt à recevoir les critiques. Vous savez : si on cherche toujours à placer un héros dans un film, c’est à cause de l’influence des films américains. Ils ne peuvent exister sans héros. Je veux casser ce stéréotype !

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis

Site d’Hiroshi Toda

Si vous êtes intéressé par les films de Monsieur Toda, envoyez un mail à info.fr@skeletonfilms.com

Filmographie Ville en marge (1979) • Nightmare (1981) • Fossile d’été (1985) • Gloss (1985) • For me and my gal (1988) • Wayajan (1991) • Summer lady (1993) • Summer park (1994) • Six Jizo (2003) • Snow in spring (2003) • It will be heaven tomorrow (2004) • September steps (2005) •


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