Eurasie : Quels sont vos souvenirs du 17 avril 1975 ?
Malay Phcar : À 10h30 du matin, les Khmers rouges ont annoncé par mégaphone que les Américains allaient bombarder Phnom Penh, qu’il fallait évacuer la ville pendant quelques jours. Qu’ils allaient la nettoyer des agents américains. Beaucoup de gens y croyaient. Pas nous. Auparavant des réfugiés affluaient à la capitale et racontaient ce que faisaient les Khmers rouges, qu’ils tuaient les gens dans la forêt par milliers.
Eurasie : vous n’avez pas essayé de fuir avant la chute de Phnom Penh ?
Malay Phcar : Si. Deux ou trois jours avant le 17 avril, nous nous sommes rapprochés de l’ambassade de France. En effet, mes parents avaient prévu notre départ en France car mon père est métisse franco-khmer. Malheureusement nous n’avons pas pu tous obtenir des papiers pour ma mère et l’un de mes frères avant le 17 avril. En définitive, l’ambassade nous a dit qu’il n’y avait plus de papiers, nous sommes donc restés tous ensembles.
Eurasie : Comment s’est déroulée l’évacuation ?
Malay Phcar : Les Khmers rouges nous ont ordonné d’aller vers le nord. Les gens se bousculaient sur la route nationale. Il y avait un fleuve humain ! On avançait très lentement. Les gens se marchaient dessus. Le premier jour, on a juste progressé de 500 mètres ! On avait faim, chaud et soif. Impossible de s’asseoir… Sur la route, ma mère a marché par accident sur un cadavre, ce qui l’a horrifié. Dans le même temps, les Khmers rouges éliminaient tout signe de richesse : ils poussaient les voitures et les motos dans le lac Tonlé Sap. Ils arrêtaient les jeunes gens qui avaient les cheveux longs ou des lunettes. Mon frère Léon a vite coupé ses cheveux et a jeté ses lunettes pour leur échapper. Mais le pauvre a eu ensuite des maux de tête. Ça lui a sauvé la vie ; les Khmers rouges pensaient que les gens avec des lunettes étaient des intellectuels.
Eurasie : vous ne pouviez pas quitter la route ?
Malay Phcar : On s’arrêtait dès que c’était possible. Avec méfiance. Le danger était partout : les bords de route étaient truffés de mines et de bombes, qui n’avaient pas explosé. De plus, dès qu’on s’éloignait, on tombait sur des cadavres et nos parents voulaient nous épargner ça. Des vautours nous observaient, attendant notre dernière heure. Le soir, on posait une toile sur le sol, les rats venaient toujours nous attaquer. Durant la fuite, qui a duré plusieurs semaines, beaucoup de gens sont morts de faim, d’autres de diarrhées.
Eurasie : vous avez retrouvé des parents durant l’exode ?
Malay Phcar : Oui, la famille de mon beau-frère. Il ne comprenait pas qu’on ait emporté autant de choses. Il pensait que l’exode n’allait durer que quelques jours, comme l’affirmaient les Khmers rouges. De notre côté, nous avons acheté des cochonnets qu’on a salé et conservé. On a dépensé tout notre argent avant qu’il ne soit aboli par les Khmers rouges. Je demandais à ma mère quand nous allions rentrer chez nous. Bientôt ! me disait-elle. En attendant, on continuait à avancer vers le nord. Nous possédions une briquetterie à côté du lac Tonlé Sap. Les ouvriers de mon père nous ont attendu pour nous y cacher.
Eurasie : Vous avez été séparé de membres de votre famille ?
Malay Phcar : Oui, de la famille de mon oncle. Sa femme est Vietnamienne. Au départ, les Vietnamiens combattaient à la place des Khmers rouges contre le gouvernement du Cambodge. Or, les Khmers rouges ont ensuite dit qu’ils pouvaient rentrer dans leur pays. Mon oncle et sa femme sont donc partis au Vietnam avec une autre famille. Ce qui leur a sauvé la vie. Par la suite, les Viets ont été massacrés comme toute la population du Cambodge. Aujourd’hui, mon oncle et sa femme sont sains et saufs, et ils vivent toujours au Vietnam.
Eurasie : Etait-il dangereux de rester à la briquetterie ?
Malay Phcar : Oui, la zone était infestée de bombes. Les Khmers rouges tiraient des roquettes à partir de là. Il nous a fallu faire sauter les bombes en les brûlant. Les gens les déminaient à la main, à leurs risques et péril. Un voisin, blessé par une bombe, a fini par succomber à ses blessures. Malheureusement, sa famille nous a dénoncé. Des Khmers rouges nous ont ordonné de partir, comme tous les gens arrivés après le 17 avril. A proximité du palais du prince Chanrainsey, nous avons connu la première séparation…
Eurasie : De qui avez-vous été séparé ?
Malay Phcar : De ma sœur aînée. Nous attendions un bateau, nous avons embarqué sur une chaloupe et ma sœur sur une autre, avec sa famille. Ça a été notre première déchirure. J’avais vécu pendant deux ans avec ma sœur, elle était comme ma mère. A cause de problèmes financiers, j’ai vécu avant la guerre à Kompong Som avec ma sœur et mon beau-frère, passionné de combats de coqs. J’allais avec lui dans les zones contrôlées par les Khmers rouges. Après notre séparation, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.
Eurasie : Pensez-vous que votre sœur a fait exprès de partir ?
Malay Phcar : C’est possible. En effet, après l’incendie de la raffinerie de pétrole de Kampong Saom, son mari a perdu son emploi de chimiste.
Ensuite, il s’est engagé comme officier du renseignement dans l’armée de Lon Nol : il interrogeait les Khmers rouges. Il les arrêtait, mais il n’a jamais utilisé son revolver, il ne savait pas tirer ! On se moquait de lui. A présent, nous n’avons plus une seule photo d’eux. C’est donc peut être à cause de son statut d’ex officier que ma soeur a choisi de partir... peut être pour nous protéger.
Eurasie : les camps khmer rouge étaient-ils entourés de murs ?
Malay Phcar : Non. Ils avaient l’aspect de villages ouverts mais la surveillance était partout. Notamment à cause des mouchards , les « schlop », des enfants qui écoutaient et observaient. D’ailleurs, les Khmers rouges se vantaient qu’il n’y avait pas de prison dans le pays. En fait, les camps étaient partout. Les Khmers rouges préféraient tuer dix innocents que de garder par « mégarde » un « ennemi », un « coupable ». Ils ne disaient pas tuer, mais « Yok Vay Tchaol », « abattre », comme une chaise qu’on jette. Ça nous traumatisait tous, car notre vie n’avait aucune valeur à leurs yeux.
Eurasie : comment se comportaient les Khmers rouges ?
Malay Phcar : Ils faisaient évacuer les villages tous les six mois. On défrichait, on cultivait, mais on avait pas le droit de récolter. Car nous étions des « peuples nouveaux », les gens évacués des villes après le 17 avril. On nous a envoyé avec des « peuples de base », les gens qui étaient dans les zones khmer rouge avant le 17 avril. Mes frères et moi avons attrapé le paludisme… nous étions obligés de nous relayer pendant les crises des uns et des autres. Les Khmers rouges attachaient les anciens soldats et les faisaient travailler dans la boue, avec des chaînes. Des femmes surveillaient les soldats et les insultaient.
Eurasie : quelle était la situation dans votre village ?
Malay Phcar : Au début, cela allait dans le village de Phoum Ampil. Puis, un chef de village a caché des sacs de riz pour les soustraire aux Khmers rouges. Peine perdue ! « Les Chlops », Des mouchards l’ont dénoncé et il a disparu... Tout le monde avait peur de tout le monde. Le riz était emmené par l’Angkar qui ne redistribuait pas grand chose. Pour ne pas mourir de faim, beaucoup de gens ont mangé des champignons venimeux… et en sont morts.
Eurasie : La mortalité était importante ?
Malay Phcar : Au delà de ce qu’on peut imaginer. Dans le village, les repas étaient pris en commun dans quatre ou cinq cantines. En gros, un repas c’était une louche de soupe de riz, dans laquelle on pouvait compter les grains de riz ! On rajoutait parfois des feuilles, tout ce qu’on pouvait manger. Puis les gens ont été décimés par les maladies et les exécutions sommaires. Du coup, le chef du village a regroupé tout le monde en une seule cantine. Les trois quarts des gens sont morts ! Mon expérience me fait douter des chiffres : plutôt que 1,5 million de morts qu’on annonce généralement pour le génocide, ce qui représente 20 % de la population, je pense qu’une personne sur deux est morte.

- Malay Phcar en 1980
- © Malay Phcar
Eurasie : Quelle était votre journée-type dans le camp ?
Malay Phcar : on se levait à cinq heures du matin, réveillé par le gong (une jante de roue) des Khmers rouges. Notre pioche sur l’épaule, on partait construire des digues. Parfois la terre était molle, d’autres fois dure comme du béton. On devait aussi construire des digues un mètre au-dessus de l’eau, alors qu’il y avait déjà une profondeur sous l’eau d’un ou deux mètres. Mes pieds étaient sucés par les sangsues, que j’ai toujours détesté. Dès qu’il y avait un mouvement dans l’eau, elles se précipitaient sur moi.
Eurasie : Comment aidiez-vous votre famille ?
Malay Phcar : Je pêchais des poissons mais les jeunes Khmers rouges nous les volaient. Ils avaient des machettes. Parfois, on faisait de plus gros barrages pour attraper des poissons. A force de traîner dans l’eau stagnante, j’ai attrapé le paludisme. De retour à la maison, je fumais les poissons pour ma mère. Elle les donnait souvent à des gens affamés. Elle était généreuse. Mon père, lui, distribuait des médicaments contre la diarrhée.
Eurasie : Les khmers rouges vous faisaient travailler sans arrêt…
Malay Phcar : Dans la journée, on construisait des digues jusqu’à l’épuisement. On avait théoriquement deux repas par jour. Un peu de riz et une soupe. A la fin, on ne recevait qu’une cuillère de riz par jour. Ou de l’eau avec quelques grains au fond. Affamés ou non, nous devions toujours travailler très dur. Avant le camp de travail, je suis resté avec ma mère : elle disait que j’avais moins de dix ans. Car à dix ans, les enfants étaient automatiquement envoyés en camp. Alors, je chassais des animaux. J’attrapais des crabes et des grenouilles, parfois des serpents.
Eurasie : À quel âge êtes-vous parti en camp ?
Malay Phcar : A partir de 12 ans. Ma mère avait réussi à cacher longtemps mon âge. Une fois envoyé dans le camp, elle ne pouvait plus me protéger. Moi, je voulais être grand pour aller dans les camps. Quand je m’y suis retrouvé, j’ai regretté ! Vers la fin, j’ai parfois eu l’autorisation de rentrer au village pour me reposer deux ou trois jours. Parfois, je retrouvais mes frères.
Eurasie : Qui a survécu dans votre famille ?
Malay Phcar : Mes parents sont décédés. Je n’ai plus retrouvé que mes petits frères, Choeun et Viseth. Mon frère Léon était à « l’hôpital » des Khmers rouges, un simple hangard fermé, sans fenêtre, en tôle ondulée. Des lits en bois, des malades par terre, des gens à l’agonie, qui mouraient de faim et qui avaient le palu. Je voyais les gens mourir. Les corps étaient gonflés à cause de la rétention d’eau. Ils ne pouvaient même plus chasser les mouches qui se posaient sur eux.
Eurasie : Comment les Khmers rouges les soignaient ?
Malay Phcar : Ils leur donnaient une poudre de charbon un peu sucrée tous les 15 jours. Ils donnaient une louche de potage aux gens malades de la faim. Quand ils se plaignaient, on les collait dans un mouroir. Les Khmers rouges les enterraient ou les balançaient, les laissant aux charognards.
Eurasie : vos frères ont survécu ?
Malay Phcar : Pas Léon. Deux semaines avant que les Khmers rouges ne s’enfuient du village, ils l’ont emmené. On l’avait pourtant prévenu : si on lui proposait quelque chose d’agréable, comme du miel pour aller transporter du tissus ou du sucre, il fallait prétexter un mal de tête. En effet, cela signifiait qu’on allait l’exécuter. Quinze jours avant l’arrivée des Vietnamiens en 1979, il a disparu avec les Khmers rouges… Ensuite, ils ont proposé à mon cadet Viseth de manger du sucre. Il ne comprenait pas qu’on allait le tuer. Heureusement mon autre frère l’a prévenu et lui a sauvé la vie. A la fin du régime des Khmers rouges, il y avait du relâchement mais aussi moins de nourriture.
Eurasie : En quoi consistait la médecine khmer rouge ?
Malay Phcar : A pratiquer une espèce d’acupuncture sur les gens qui souffraient de crampes d’estomac. Ils brûlaient des boules de coton sur leur ventre ! Nous croyions être possédés par les esprits alors qu’on avait seulement faim.
Eurasie : Comment se sont passés vos dernières heures sous domination Khmer rouge en 1979 ?
Malay Phcar : Il y a eu une émeute contre les Khmers rouges car ils voulaient torturer mon frère. En définitive, on a abandonné le camp qui n’était plus contrôlé par personne. Nous avons vu de drôles de feux follets, qui étaient en réalité des fusées envoyées par les Vietnamiens. En fait, ils avaient déjà envahi le Cambodge mais on ne le savait pas. Pendant plusieurs jours, on est parti puis revenu dans le camp pour se cacher, par peur de ces feux follets ! Au bout de trois jours, en revenant au camp, on a trouvé des cabanes vides ; les Khmers rouges étaient partis. J’ai compris qu’on était libre. Je me suis retrouvé avec mes deux petits frères. J’étais désormais l’aîné de la famille.
Eurasie : Comment ont réagi les gens à cette liberté nouvelle ?
Malay Phcar : Au départ, ils étaient si désemparés qu’ils cherchaient à « retrouver les Khmers rouges ». De mon côté, je me sentais perdu, je ne savais pas comment j’allais m’occuper de mes deux frères, je n’avais que treize ans ! On a commencé à errer… On a trouvé des réserves de riz dans la forêt, mais on ne voulait pas y toucher car cela appartenait aux Khmers rouges.
Eurasie : cette errance a duré longtemps ?
Malay Phcar : Trois ou quatre mois. On allait de village en village pour chercher de la nourriture. On buvait de l’urine de buffle. J’avais une chemise large de mon père qui me permettait d’engranger des mangues, du manioc, du riz. J’en emportais pour pouvoir survivre. Dans les étangs, les cadavres flottaient. Je regardais chaque cadavre en détail pour voir si ce n’était pas mon frère ou une de mes sœurs. On a croisé des maquisards qui nous donnaient des brosses à dent et du dentifrice. Un jour j’ai bu l’eau d’un de ces étangs, j’ai recraché car c’était salé et gras. C’était la graisse humaine des cadavres !
Eurasie : quelle horreur !
Malay Phcar : Comme vous dîtes. Mes malheurs ne se sont pas arrêtés là. Un jour mon petit frère Viseth a disparu, je l’ai laissé près d’un arbre et ne l’ai pas retrouvé. Malgré cela, il fallait continuer à avancer dans la forêt avec d’autres enfants et des gens du village où nous vivions. Nous avons ensuite rencontré des soldats vêtus de vert et nous disaient : Di Battambang, « Allez à Battambang » en vietnamien. En fait, ils avançaient à la poursuite des Khmers rouges, sans vraiment se préoccuper de nous. En chemin vers Battambang, on est tombé dans une embuscade KR. On les a imploré en disant que les Viets voulaient nous tuer. Ils nous ont laissé repartir. A Battambang, notre groupe de villageois s’est dispersé, j’ai continué avec une famille du village. Je leur ai donné le reste de l’or de ma famille pour qu’ils me protègent.
Eurasie : Vous avez passé la frontière thaïlandaise ?
Malay Phcar : Pas tout de suite. Nous sommes restés six mois au Cambodge sous la domination vietnamienne. Les nouveaux occupants ne se souciaient pas de notre sort. Dans le même temps, les Khmers rouges attaquaient souvent Battambang. On ne se sentait pas en sécurité, on a décidé de partir en Thaïlande. Dans un camp de réfugiés, j’ai retrouvé notre grande sœur Marie-Louise. Le premier soir, mon petit frère Choeun s’agrippait à elle en dormant. Pour nous, elle était un fantôme !
Eurasie : vous êtes ensuite parti en France ?
Malay Phcar : Ma soeur a fait tous les papiers pour qu’on soit rapatrié en France. Elle a d’ailleurs retardé son retour pour nous ramener. Au départ, elle voulait nous confier à la DDASS parce qu’elle ne pouvait s’occuper de nous toute seule. Finalement notre grand frère nous a retrouvé et s’est occupé de nous. Maintenant, nous sommes cinq survivants sur les quinze que nous étions en 1975 avant l’avénement des Khmers rouges.
Eurasie : Comment se déroule l’organisation du procès des ex-dirigeants Khmers rouges ?
Malay Phcar : Pas très bien. On vient de découvrir que les juges cambodgiens de ce tribunal mi-cambodgien mi-international sont obligés de reverser une partie de leur salaire à des personnes haut placées au Cambodge. L’ONU enquête pour vérifier ou infirmer cette nouvelle. Si cela se vérifie, ce sera vraiment une honte pour le Cambodge. Les juges étrangers cautionnent le tribunal, l’ONU doit donc mettre fin à de tels agissements.
Eurasie : Que va apporter ce tribunal international khmer rouge ?
Malay Phcar : Juger les Khmers rouges est une nécessité pour le Cambodge pour la réconciliation. Car l’impunité est néfaste pour l’avenir du Cambodge. Il faut faire avancer la justice, pour l’avenir de tous les cambodgiens. Et pour donner l’exemple. Que les dirigeants soient aujourd’hui des vieillards ne change rien. A l’époque, ils n’ont pas respecté l’âge des gens. Ils ont tué sans distinction des bébés et des vieillards. Mon neveu est mort à 10 jours parce que sa mère n’a pas pu l’allaiter. Ils affamaient tout le monde de la même façon.
Eurasie : Selon les règles, le tribunal ne pourra juger que quatre dirigeants très âgés...
Malay Phcar : Juger ces vieux dirigeants est un début, il faut bien un commencement. On ne pourra pas juger tous les Khmers rouges. Mais la population doit relever la tête. Si on ne les juge pas, à quoi sert la justice ? Il faut empêcher que cela se reproduise.
Eurasie : vous êtes retourné au Cambodge en 2000 pour retrouver votre petit frère. Comment s’est déroulé ce retour au pays 20 ans après ?
Malay Phcar : C’était une nécessité mais c’était cauchemardesque. Initialement, j’avais prévu de retourner au Cambodge après mes 50 ans… Quand le journaliste Olivier Weber m’a proposé de retourner là-bas et d’en faire un reportage, j’ai dit tout de suite accepté pour retrouver mon frère Viseth. Mon estomac s’est noué au même instant. Avais-je raison ? Allais-je survivre au voyage ? Pour moi, le Cambodge c’était encore l’enfer.
Eurasie : Cette impression s’est confirmée ?
Malay Phcar : Oui, dès mon arrivée. Sur le parking de l’aéroport, j’ai vu un policier, vêtu de noir et armé d’une matraque qu’il agitait. En une fraction de seconde, j’ai eu un flash-back, je revivais le 17 avril 1975, les Khmers rouges en armes qui nous évacuaient de Phnom Penh. Mon angoisse n’a pas cessé durant les 15 jours du tournage : je n’ai pas dormi un seul soir. Quand nous sommes arrivés à Pailin, dans le fief des Khmers rouges, je dormais chaque soir scotché contre le mur, au cas où ils jetteraient une grenade. Ainsi, je pensais pouvoir me protéger. J’étais à fleur de peau. Un jour, l’eau du robinet est soudainement devenue rouge, j’ai fait un bond hors de la salle de bain !
Eurasie : Vous avez pu rencontrer des Khmers rouges ?
Malay Phcar : Oui. Mais ils n’ont pas tous accepté notre invitation. Khieu Samphan, l’ancien président du Kampuchea démocratique entre 1975 et 1979 a refusé. Par contre, son fils nous a reçu et nous a servi le vieux discours de propagande : « les Khmers rouges aiment le peuple khmer et ne lui ont fait que du bien ! » May Mak, le secrétaire personnel de Pol Pot, a eu le culot de nous sortir un certificat de droits de l’homme ! Le journaliste Olivier Weber l’a titillé : « si le premier ministre Hun Sen envoie ses troupes pour chasser les Khmers rouges du nord-ouest du pays, qu’allez vous faire ? » May Mak a répondu « seuls les journalistes veulent juger les Khmers rouges, pas Hun Sen. » Il a ajouté « en Chine pendant la Révolution il y a eu 20 millions de morts, alors il ne fallait pas s’étonner pour le Cambodge… » « Pol Pot était bon, calme, qu’il ne voulait que le bonheur des Cambodgiens ». Pendant notre interview, sa fille regardait la TV avec le son très fort, elle n’a jamais voulu le baisser malgré les demandes de son père. Ironique : cet homme qui avait été d’une cruauté sans nom n’arrivait même plus à se faire respecter dans sa propre famille !

- Trois frères par Malay Phcar
Eurasie : L’ambiance était tendue à Pailin ?
Malay Phcar : Houlà, oui ! Au départ, on devait rester cinq jours à Pailin, mais nous sommes repartis au bout de trois jours. Surtout à cause d’un policier étrange, débarqué de nulle part, qui ne nous lâchait plus, comme un chien de garde. Olivier Weber a voulu interviewer un général responsable de l’attaque d’un train en 1996 durant laquelle trois Occidentaux sont morts. Dans la caserne Khmer rouge, on nous a fait attendre des heures avant de nous dire que ce général ne pourrait pas venir car il était occupé avec une prostituée ! Durant cette attente, le policier, notre chien de garde, me harcelait, me donnait de petits coups de poing. Ça devenait tendu, on a préféré se sauver en pleine nuit.
Eurasie : comptez-vous retourner au Cambodge ?
Malay Phcar : Il faudra bien. Ce pays n’appartient pas aux Khmers rouges. Il appartient à tous les Khmers. Je ne dois pas céder à ces bourreaux.
Eurasie : Comment voudriez-vous qu’on se souvienne du génocide ?
Malay Phcar : J’aimerais qu’on érige, à l’endroit où on l’a incinéré, une statue de Pol Pot enchaîné, en face de laquelle se trouverait un mémorial avec le nom de chacune de ses victimes. Même si on ne peut pas le juger physiquement, on doit enchaîner son karma. Ce n’est pas de la vengeance, c’est de la justice… pour que les Cambodgiens puissent soigner les blessures du passé.
Propos recueillis par Emmanuel Deslouis